‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 148 sur 246 · I.ES RECITS · texte numérisé non relu

I.ES RECITS

mentionne sous le nom de Roger le Danois (Rogerium dacum, P 48 v° A) ; et ces deux indications sont incompréhensibles pour nous, c;ir il n’est jamais appelé autrement qu’ Ogier dans nos po6' mes'. Philippe Mousket (v. 4644) ne cite de lui que ses premières aventures, ses Enfances (voy. p. 249). Mais il serait fastidieux et inutile de rapporter toutes les allusions postérieures qui le concernent ’. Nous arrivons au poëme dont il est le sujet.

Nous en possédons un texte du douzième siècle; il déclare s’appuyer sur l’ouvrage d'un jongleur nommé Raimbert, dont il parle comme d’un homme mort depuis longtemps. Nous l’analyserons rapidement, en appuyant sur quelques points qui nous intéressent de plus près. Gaufroi, roi de Danemark, vaincu par Charlemagne a donné son fils Ogier en otage de sa fidélité ; mais, ayant épousé une seconde femme, il se soucie peu de son ûls du premier lit, et, poussé par les conseils de la marâtre, l’expose aux plus grands dangers en insultant cruellement les ambassadeurs qui viennent lui réclamer les quatre deniers de tribut qu’il doit à Charles \ L’empereur va marcher contre Gaufroi et faire pendre Ogier, quand il'est surpris par la nouvelle de l’invasion de Corsuble en Italie (voy. p. 260) ; les exploits d'Ogier dans cette guerre le réconcilient avec Charles, qui l’arme chevalier et le fait son gonfalonier *. Telle est la première partie du récit.

On voit dans la seconde l’origine de la grande guerre d’Ogier contre Charlemagne : son fils Baudouinet, en jouant aux échecs avec Chariot, le fils de l’empereur, en reçoit sur la tête un coup d’échiquier qui l’abat mort dans la salle. Ogier est à la chasse; on va lui apprendre ce malheur; le père désespéré demande justice à Charlemagne ; celui-ci, plein d’une aveugle tendresse pour son fils, la lui refuse, et le condamne même à expier par l’exil son insolence envers lui.

' Il n’est v39 impossible cependant qu'il se soit appelé Roger dans quelques textes. Le monument de Saint-Faron de Meaux tendrait aussi à faire eroire qu'il a été confondu a\ec Olivier. Voy. Histoire litt XX, 698.

5 Nous mentionnerons seulement Huon de Bordeau.1 ; dans les vers 98-180 de ce poème, Charlemagne résume sa guerre contre Ogier d’après le poème que nous possédons.

1 Voy. ci-dessus, p. 293.

* [Nous avons déjà vu res quatre deniers représentant nn tribut dans le Cmtectin de Jehan Bodel; c'est un chiffre consacré dans les chansons de gestes. On le retrouve aussi dans Turpin, ch. xxxi.

* Les Beali di Francia ont une tout autre histoire d’Ogier, qu'ils font fils de Gualfrediano, roi do Gétulie; ils placent en Espagne scs premiers rapports avec Charles, alors caché sous le nom de Mainet (voy. ci-dessus, chap. m); mais leur récit u’a aucune valeur traditionnelle.

IJVRE 11.

Ici il y a dans noire texte une lacune considérable et trèsregrettable; ou y racontait la longue guerre soutenue par Ogier: Charlemagne venait l'assiéger dans son château de Garlandon ; Ogier se liguait sans doute, comme dans l’histoire réelle, avec la veuve et les enfants de Carloman, le frère de l’empereur, et ce n’est qu’après de longs incidents qu'il allait demander asile à Désicr, roi des Lombards. Tous ces événements ont disparu des diverses rédactions qui nous restent; mais il y est fait allusion dans un passage très-précieux de la branche suivante (III) de notre texte, où Ogier, rappelant ses aventures précédentes, après avoir raconté le meurtre de son fils, dit (v. 4420 et suiv.) :

Puis m'a fait Kalles mult pener et cachier;

A Garlandon me vint il asegier.

Il et Callos que je n'ai gaircs chier.

J’en afui à cest roi Desier,

Passai Mongicu por ma vie alongier :

S'en amenai Loeys et Loihier,

Ces deux enfans petis à alailicr.

Qu'il voloit faire ocirc et detranrhier :

A Pentecostc les ferons chevaliers.

Ce passage, laissé par inadvertance dans un texte où il n'est pas fait d’autre mention des deux enfants Louis et Loltier, est tout ce qui nous reste de la tradition sans doute la plus ancienne sur la guerre d'Ogier avec Charlemagne

La deuxième branche du texte que nous suivons se termine en nous montrant l’arrivée d’Ogier fugitif à la cour de Désier, roi des Lombards, qui l’accueille très-bien et lui donne des honneurs et des terres. Mais Charles, irrité de cette réception faite à son ennemi, s'en plaint à ses barons devant toute sa cour (III) et envoie Bertrand, le fils de Naime de Bavière, demander à Désier l’extradition du vassal rebelle*. Le roi des Lombards refuse, prétendant que toutes ses obligations envers Charlemagne se bornent à un tribut qu’il paye et à un secours en hommes qu’il fournira au besoin, mais ne vont pas jusqu’à lui faire un devoir de livrer son hôte. L’empereur se décide alors à faire la guerre au roi de Pavie, et rassemble une armée immense. Cette guerre de Lombardie dé-

1 11 prouve combien les chansons de 1 Bertrand remplissait déjà ce rOle de gestes sonthistoriques à l’origine, etcom- messager dans Ixwn de Nanteuil ; v oy. bien 1a forme conservée est peu primitive, plus haut, p. 300.

LES RÉCITS

bute par une grande bataille à Sainte-Aiose; Ogier et Désier sont vaincus, mais le roi s’enferme à temps dans Pavie et en refuse l’entrée à Ogier, qui cherche une retraite dans les montagnes. On ne nous apprend pas comment se termine la guerre entre Charlemagne et Désier *.

Les quatrième, cinquième et sixième branches nous racontent le long siège soutenu par Ogier contre l'armée impériale dans son château de Castelfort *. L'empereur, malgré la résistance merveilleuse d’Ogier, qui finit par être seul dans sa forteresse, s’obstine à son entreprise, et reste si longtemps devant Castelfort que ses soldats en oublient leur patrie et leur famille Enfin l’assiégé se décide à sortir et à traverser de nUitles rangs ennemis pour chercher un refuge ailleurs.

Chariot, cause première de tous ces événements, demande à Ogier une conférence (VII) ; il l’obtient, et le prie de lui dévoiler toute sa pensée sur ce qu’il veut faire, lui jurant de ne faire aucun profit de ce qu’il lui dira. Confiant dans cette promesse, Ogier lui apprend qu'il quittera Castelfort le soir même, qu’il ira droit à la tente de Chariot, et qu’il le tuera en vengeance de Baudouinet. Enchaîné par son serment, le fils de Charlemagne ne peut rien faire pour déjouer ce cruel dessein ; il se borne à dresser deux lits dans sa tente : il laisse vide le plus somptueux et en occupe un sans apparence. Cette innocente ruse trompe Ogier, que n’émeut pas la sublime loyauté de son ennemi, et il croit l’avoir tué quand il a transpercé le lit désert. Il s’échappe ensuite (VIII), et les efforts des royaux pour l’atteindre sont infructueux.

Dans la neuvième branche, Ogier est enfin fait prisonnier, mais non par la force des armes. L’archevêque Turpin, revenant de Home, le rencontre dormant dans une vallée; malgré son amitié pour lui, le serment prêté à l’empereur l’oblige à s’emparer du rebelle. Il le charge de liens pendant son sommeil, et l’amène à Paris. Charlemagne veut aussitôt le faire périr de la mort la plus cruelle ; mais Chariot plaide pour lui, et Turpin propose d’ailleurs de le soumettre à un genre de mort qui, pour être lent,

' Ici devait sans dottle être racontée, dans l'nn des poèmes qui ont servi de base à Ogier, la suite de la pierre de Lombardie. Voyex ci-dessous.

• Il uous parait fort probable que c’est Pierre-Chltel, sur le Rhône.

* K cette époque remonterait, suivant notre texte, la fondation de Plaisance en Lombardie; toutefois cette ville est si éloignée de l’endroit assiégé qu’il doit s’être introduit l& quelque confusion (voj. ci-dessous).

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