‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 149 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

n'en sera pas moins affreux. Si on veut lui laisser Ogier, il l'enfermera dans sa prison de Porte-Martre à Reims, et ne lui donnera par jour qu’un morceau de viande, un quartier de pain et un hanap de vin : c’est un si grand mangeur qu’il ne résistera pas longtemps à ce régime. L’empereur y consent, et Ogier est enfermé à Reims; mais le bon archevêque fait pétrir des pains d’un quintal, fait faire une coupe qui tient un setier, et lui envoie chaque jour le quart d’un bœuf, un quartier de ces pains énormes et le gigantesque hanap plein de vin. 11 lui procure en outre toutes les distractions qu’un prisonnier peut avoir, et l’entretient ainsi en vie.

Cependant la nouvelle de sa mort se répand parmi les Sarrasins (IX), qui espèrent dès lors trouver la France sans défense. Brehier, un des plus puissants amiraux, envahit la France et pénètre jusque près de Laon. Nul n’ose lui résister ; l’empereur lui-même est consterné ; un jeune écuyer s’écrie alors : « Oh ! si Ogier était ici ! » Charlemagne, qui ne veut pas avouer ses torts et qui croit Ogier mort depuis longtemps, fait pendre l’indiscret et menace de traiter de même tous ceux qui lui parleront de son ancien ennemi. Mais trois cents fils de comtes, de ducs et de princes, bravant cette menace, viennent entourer sa tente en se tenant. par les mains, et se mettent à crier tous ensemble : « Ogier 1 Ogier I Ogier!» L’empereur ne peut massacrer tant de coupables, mais que faire? Ogier n’est-il pas mort? Charles va à Reims et s’en informe : Turpin lui révèle son ingénieux artifice : Ogier vit encore, et lui seul peut sauver la chrétienté. Mais il ne consent h secourir l’empereur que si on remet Chariot à sa discrétion. Charlemagne se désole, mais, comme Agamemnon, il se résigne: Chariot sera l’holocauste offert en expiation du passé. Ogier ne peut pardonner : il a juré de frapper le meurtrier de son fils. Tout ce récit est d’un pathétique puissant et bien rendu. Devant toute l’armée, Chariot est amené à Ogier, dont l’empereur et les pairs essayent ch vain de fléchir le cœur par leurs supplications. Déjà le père de Baudouinet a tiré son épée du fourreau, quand un ange descend du ciel :

L’ameure tint de l’cspéc trenchant.

« Ogier, dist-il, ne toucheras l’enfant;

Dcx le défont, si t’en fait mandement :

LES RECITS

Fors une buffc li donras solcment Por garantir le tien fol sairement. »

(V. 10996 et suit.)

Ce dénouement de la vieille querelle est grandiose et vraiment épique'. Ogier combat contre Breliier (X), et naturellement il le tue \ Dans les deux dernières branches, qui ne sont sans doute pas fondées sur un original ancien , on raconte le mariage du vainqueur avec une princesse anglaise, qu’il a délivrée des mains des Sarrasins, et les honneurs dont le comble Charlemagne.

Nous avons dit ailleurs (p. 171) que l’histoire d’Ogier s’était altérée en Italie, grâce à la confusion des souvenirs personnels du compilateur franco-italien qui le premier sans doute l'a transportée au-delà des Alpes. Mais, bien que cette explication soit la plus vraisemblable, il est à remarquer qu’un des traits du récit franco-italien se retrouve dans la Chronique danoise de Charlemagne, qui suivait sans doute (V. p. l.'J2) la rédaction primitive de la Karlamagniis-Saga, et qu’il existait par conséquent, suivant toute probabilité, . dans un ancien poème français différent de celui que nous connaissons ; toutefois ce trait est le seul que les deux textes aient en commun, et tout le reste est trop différent pour qu’on puisse supposer qu’il ont eu la même source. Dans le livre danois, il n’est rien dit de Baudouin ; Chariot et Ogier sont envoyés ensemble par Charlemagne contre le roi païen Amarus, qui a envahi l’Italie ; Chariot, furieux de ce qu’Ogier a tué Amarus et lui a ainsi enlevé une occasion de gloire, l’attaque si violemment qu’Ogier est obligé de se défendre et tue le prince. Il ramène le corps à Charlemagne et se soumet à son jugement ; il est condamné à être enfermé pendant trois ans, et à ne recevoir pour nourriture qu’un pain et une coupe de vin ; mais l’impératrice, mère de Chariot, trouve que cette sentence est injuste : c’est elle qui fait faire le hanap et cuire le pain énorme dont le poème français attribue l’invention à Turpin. Au bout de trois

1 D’après Fcrrario (lit, 306), ce roman en prose raconte la chose assez différemment. C’est de lui-même qu’Offier fait grüce 3 Chariot; an moment oh il le tient d’nne main par les cheveux, levant Courtain de l’autre, et où l’empereur pousse un cri terrible, le Danois magnanime se trouve assez vengé, relève le prince, l’embrasse et lui pardonne. Ce dénoue-

ment a sans doute été commandé par des raisons de convenance qui ont Ctit supprimer l’intervention divine dans une histoire profane ; il est beau, mais n’a pas la grandeur et la vérité de l’ancien.

* Son combat avec lui ressemble étonnamment à ceux d’Olivier contre Fierahras, et de Roland contre Ferragus. Il ne doit pas être bien ancien.

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