LIVRE II
grande partie il ait bien le caractère de cette époque, il contient cependant un épisode qui semble plus ancien et qui en tout cas porte l’empreinte d’une poésie supérieure à celle du reste. Ce qui nous dispose à croire cet épisode le noyau et le plus ancien morceau de l’ouvrage, c’est que toute la première partie ( p. 1-182) n’est évidemment qu’une introduction à cette histoire capitale; c’est le récit de l'enfance du héros qui y figure, récit exigé par les habitudes des poètes de cette époque. La suite est un lieu commun qui se retrouve dans vingt autres poèmes (guerre contre les Sarrasins), et qui n’est que le développement sans intérêt d’une indication de la partie ancienne. Cette partie peut d’autant plus avoir été originairement un poème séparé, que nous voyons David Aubert, qui n’agissait pas ainsi par esprit critique, n’admettre précisément dans sa compilation que ce morceau, si nettement détaché du reste, dans le poème actuellement existant : « Comment Doon de Maience entra en Paris, où le preu Charlemaine estait, et s’en party sans le daignier aler visitter, de quoy le noble empereur fu mal content. — Comment l’angele de Notre Seigueur pacifia l’empereur Charlemaine et Doon de Maience, et devindrent bons amis (1. I, ch. xxn-xxui). » Nous sommes donc autorisés à regarder comme un poème à part, plus ancien que l'introduction et la continuation qu’on lui a données, le récit qui s’étend delà page 183 à la page 221 de Doon de Maience; et comme ce récit est assez intéressant, et nous montre Charlemagne dans une situation où aucun autre poème ne l’a mis, nous le donnons ici en résumé.
Doon de Mayence passe par Paris et ne daigne pas aller saluer l’empereur; celui-ci, piqué, insulte devant sa cour l’orgueilleux vassal, et frappe rudement un chevalier qui prend sa défense. Doon, quand il l’apprend, revient sur ses pas, et, à la tète de sept cents chevaliers armés de toutes pièces, il surprend Charles au milieu de sa cour et lui demande la réparation de son offense; toutes celles que lui offre l’empereur ne le satisfont pas : il veut la ville de Valelère, qui appartient aux infidèles, et que Charles devra l’aider h conquérir. Alors l’empereur lui propose de remet tre à un combat singulier la solution de leur différend ; Doon accepte, et bientôt Charles, couvert de son armure, vient trouver son adversaire dans le champ clos. Doon se repent alors de son arrogance; il demande à Charles de l’oublier; il est disposé k implorer
LES RÉCITS
son pardon, mais Charles, furieux de l’outrage qui lui a été fait, est inflexible, et le combat s’engage. Il est terrible et la victoire penche successivement des deux côtés ; les deux champions ont de graves blessures,
Et il furent si las, si chaut, si tressné,
Qu'il fument comme feu de vert busche alumé.
Cependant ils résistent à toutes les prières que leur adressent les barons; ni l'un ni l’autre, cette fois, ne veut céder. Enfin, ils se seraient tués tous deux, si Dieu n’y avait pourvu. Un ange descend entre les combattants, qui s’arrêtent éblouis de sa splendeur :
Et si atenebri qu'il ne virent noiant Fors la clarté de l'angre.
11 leur ordonne de déposer les armes, et enjoint à Charlemagne de conquérir Valclère pour Doon : c’est le vouloir de Dieu. L’empereur se soumet, et le reste du poëme renferme le récit de la guerre des Français contre ï'Aubiganl de Valclère.
Le poëme du quatorzième siècle fut mis en prose au quinzième sous le titre de : la Fleur des batailles, Doolin de Malence ', et jouit sous cette forme d’un grand succès en France et en Italie *. Au siècle dernier, l’analyse qu’en donna la Bibliothèque des Bornons (1778, février, p. 1-70) tenta le poëte allemand Alscinger, qui crut trouver là un sujet aussi heureux que celui qu’avait fourni à Wieland l’extrait de H non de Bordeaux. Mais il se trompait : le sujet était beaucoup moins bon, le poëte en outre moins bien doué, et le Doolin von Maint n’a laissé derrière lui que le souvenir d’un poëme épique manqué, l’un des plus désastreux échecs que puisse subir un auteur ’.
9° Basin. Nous avons parlé ailleurs des diverses versions néerlandaises (p. 142), allemandes (p. 127) et Scandinaves (p. 149) de ce poëme, appelé aussi Charles et Elegast ou le Couronnement de Charles.
Le poëme néerlandais, que l’auteur du Karl Meinet a admis, en le germanisant un peu, dans sa compilation, a été de nos jours
' Voy. Branet pour les éditions. ’ Ce poème a paru en 1787 (2* édition
* Cf. Ferrario, t. 111, p. 260 et suiv. 1797).