LIVRE II
l'objet de différents travaux en Hollande 1 et en Allemagne ’; il a été réédité avec soin 5 et traduit en français \ Tous les critiques qui s’en sont occupés en ont parlé comme d’une tradition purement allemande ou néerlandaise \ Avant d’examiner si cette opinion est fondée, nous allons donner une analyse de ce poème intéressant.
Charles, étant revenu à Ingelheim sur le Rhin, se préparait à tenir une grande cour, quand un ange lui apparaît en songe, qui lui enjoint plusieurs fois au nom de Dieu d’aller voler nuitamment. Charles commence par repousser cet ordre avec indignation; mais enfin, bien qu’avec la plus grande répugnance, il se soumet, et part tout seul, dans la nuit silencieuse, en se recommandant à Dieu. Soudain il lui vient au cœur un remords, c’est d’avoir, pour une faute légère, banni et dépouillé Elegast et ses chevaliers; il voudrait bien maintenant l’avoir avec lui. Pendant qu’il se livre à ces pensées, il rencontre un chevalier noir sur un cheval noir : tous deux se regardent avec attention et méfiance. Le chevalier noir demande au roi son nom ; sur son refus, ils en viennent aux armes, et l’épée de l’inconnu se brise. 11 dit alors qu'il se nomme Elegast ; Charles l’a banni et l’a contraint à se soutenir par le vol; toutefois jamais il n'a fait tort à .un pauvre homme; lui et les siens surprennent seulement les riches voyageurs ou forcent les caisses des évêques et des abbés. Le roi se joint alors à lui ; il prétend se nommer Albrecht, et dit à Elegast que lui aussi pratique le métier de brigand. Il lui propose de piller le trésor du roi Charles, qui est assez riche pour ne pas ressentir une perte de ce genre ; mais Elegast s’y refuse énergiquement. U lui indique en revanche Eckerich d'Eckcrmunde, le beaufrère de Charles, qui ne lui est pas entièrement dévoué et a déjà fait tort à bien des gens. Us arrivent devant le château ; Elegast s’y introduit par une brèche de la muraille ; Albrecht reste en de-
’ Voy. Jonckbloet, Geschiedenis, t. I, p. 265 et suiv.
* Grimm, Muséum für altdeutsche Lilerntur. II, 226-216; Mone, lehersicht drr niederl. Volks/iteratur, paye 34 et suiv., etc.
* Par Hoffmann (Hors; Belyica1, p. iv), Breslau, 1S36, in-8», et Jonckbloet(Amstrrdam, 1859).
* Par M. de Saint -Genoix, dans le
Messager des Sciences de la Belgique , t. IV, p. 202 et suiv. (tiré à part).
* Nous citerons, outre les savants nommés ci-dessus, Grasse (p. 301), et Hoffmann, 1.1. M . Bartach ( Veber Karl Manet, p. 4), appelle encore sans hésitation Charles et Elegast « une tradition spécialement flamande ou au moins allemande. » (Voyez ci-dessus, 1. 1, ch. IV, p. IM.)
LES KECITS.
hors pour recevoir le butin. Elegast, par le moyen d’un charme, entend des coqs se dire entre eux que le roi est de l’autre côté du mur ; il s’en effraye, mais Charles le raille de sa crédulité ; il met lui-même dans sa bouche l’herbe enchantée qui fait comprendre le langage des bêtes, mais il ne la rend pas à Elegast. Celui-ci va au trésor et prend ce qui lui convient. Il a en outre grande envie d’une magnifique selle; mais les mille sonnettes et grelots qui l’ornent résonnent dès qu’il y touche et réveillent le maître de la maison. Elegast écoute une conversation qui s’engage alors entre Eckerich et sa femme ; Eckerich apprend à sa femme qu’il conspire contre la vie de son beau-frère, et, comme elle veut s’opposer à ses desseins, il la frappe cruellement. Elegast raconte cela à Charles; il montre dans son récit tant d’attachement pour le roi que celui-ci lui conseille d’abord de venir lui-même dénoncer le complot, puis s’engage, Elegast craignant de se montrer au roi, à faire connaître à Charles et le service qu’il lui a rendu et le danger qui le menace. Charles comprend alors pourquoi Dieu lui a ordonné d’aller voler, et rentre content à Ingelheim. Quand Eckerich arrive avec les siens pour surprendre le roi, il est saisi et emprisonné. Elegast est appelé à la cour et sert de témoin contre Eckerich : la décision est remise à un combat singulier entre eux, où Elegast est vainqueur. Eckerick et les siens sont pendus; Elegast reçoit en mariage la sœur de Charles, veuve d’Eckerich, et la joie règne dans tous les esprits '.
U y a une allusion à cette histoire dans Albéric des Trois-F ontaines. A propos de la conspiration ourdie contre Charlemagne en 788 par Hardré ou Hardri, il ajoute au récit d’Eginhard : « Et d’après ce qu'on dit dans la chanson, pour connaître cette conjuration, Charlemagne, sur l’ordre d’un ange, alla voler pendant la nuit (P 39 r* A). » Mais bien loin de supposer que ces mots eussent trait à une chanson de gestes française, on y a vu une raison de penser qu'Aibéric rapportait en général ses allusions à des poèmes flamands ’, celui-là l’étant sans aucun doute et devant servir à indiquer la provenance des autres '. Mais il va nous être
* Bartsch, 1. 1.
1 Au resie, celle opinion ne peut se soutenir. On ne peut admettre que tous les pocmes auxquels Albéric fait allusion aient été traduits en flamand, et il con-
tredit lui-méme cette hypothèse en disant, à propos de. l'histoire de la reine Sibile : ■ A cantoritus gallicts puieherrima contesta est... fabula. > Quant à son pays, la province de Liège appartient A la Flaudre wallonne et non tioise.