‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 153 sur 246 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

facile de démontrer que le poëme auquel Albéric fait allusion est un poëme français, et que, là comme ailleurs, les Flamands n’ont fait que traduire nos poëtes. Ce fait isolé d'une chanson épique sur Charlemagne, originairement flamande, nous avait toujours semblé très-improbable ; nous avons été heureux de trouver dans différents textes la pleine confirmation de nos soupçons.

Le nom d’Elegast devait d’abord être écarté comme évidemment germanique ', et il fallait trouver un héros français qui pût le remplacer. 11 était aisé de le reconnaître dans Basin de Gennes, qui joue dans Jehan de Lanson le rôle d’un voleur, et qui use de sorcelleries et de stratagèmes parfaitement semblables à ceux d’Elegast (Cf. Hist. littéraire, t. XXII, p. 383 etsuiv.). Nous remarquions aussi que certains vers de ce poëme faisaient allusion à un temps où Basin était l’ennemi de Charlemagne, exactement comme le début de l'ouvrage flamand nous montre Elegast. Ün y dit par exemple du voleur Servins (p. 378) :

Entre lui et Basin furent ja compaignon,

A cel tans que Basins guerroia roi Charlon.

(Ms. 8ü03, f- 18 v».)

Basin figure encore au début A' Aubert le Bourguignon, et là aussi il est qualifié de voleur ; on dit d’Auberi son fils (Relier, Romvart, p. 220, V. 715) :

N’est pas merveilles sc cis set de l’engin,

Quant il est (lus au fort larron Basin ;

Plus fort larron n'ot onques jusqu'à Uin.

Un passage de Philippe Mousket enlève à cette conjecture toute incertitude : en énumérant les vassaux rebelles de Charlemagne, il dit (v. 8442-3):

Et Bazins li flst maint anui,

Qui l'emmena cmbler ud lui.

Mais le passage suivant de Renaud de Montauban, cité dans Y Histoire littéraire (t. XXII, p. 695) longtemps avant la publication de ce poëme, est encore bien plus explicite ; c’est Charlemagne qui parle’:

• Voy. liv. I, ch. vi, p. 142. elle fait partie d’nn discours où Cbarle-

* Cette citation est la suite de celle magne rappelle les diverses aventures que nous avons donnée plus haut (p. 231); de sa jeunesse.

LES RECITS

Quant je cuidai avoir tôt mon régné aquité,

Dont jurèrent ma mort trestot li XII per.

Si me durent mordrir par .1. jor de Noël.

Dex me manda par l'angle que je alasse embler;

Voiremcnt i alai, ne l’ossai refuser.

Je n'oi clef ne sosclave por trésor esfondrer;

Dex me transmist à moi .1. fort larron prové,

Basins avoit 11 nom, mena me en la ferté,

Et si entra dedans por l'avoir assembler, niuec oï Gerin le conseil demonstrer,

Qui le dist à sa femme coiement à celé ;

Basins le me conta quant il fu retornés.

Je atendi le terme et si les pris provés,

Les coutiaus ens es manches, tranchans et afilés.

Je en fis tel justisse corne vos bien savés.

Pendre, ardoir et destruire et les membres coper.

(P 266, v. 27 et suiv.)

Ce récit, comme on voit, est assez différent de celui du poëme néerlandais : les noms, d’abord, sont autres ; mais ce détail est trèsprobablement le fait du traducteur et ne suffirait pas à établir l’existence de deux versions françaises. Ce qui est plus caractéristique, c’est que le Caerl ende Eleyast ne parle pas d’une conspiration des douze pairs , et qu’il ne place pas cette aventure dans la jeunesse de Charles ; il y a longtemps qu’il règne, et il a proscrit Elegast, qui a été obligé de se faire brigand pour vivre. Ce trait d’une vieille hostilité entre Charles et Basin n’est pas compatible avec la version de Renaud; et, comme nous l’avons rencontré dans une allusion postérieure (voy. plus haut), nous sommes autorisé à admettre qu’il se trouvait dans une autre rédaction de cet épisode, celle d’après laquelle a travaillé l’imitateur flamand. Elle remontait probablement au douzième siècle, puisque le poème néerlandais est, au plus tard, du treizième *.

Mais il existait une troisième version de cette aventure, qui nous a été conservée dans la traduction islandaise de la Karlamagnùs-Saga *. Nous la résumerons rapidement pour faire ressortir la différence qu’elle présente avec les deux autres.

A la mort de Pépin, Charles son fils a trente-deux ans *. Dieu

* Voy. Bartsch , Veber Karl Meinrt, * Nous avons dit plus haut (p. 2*0) que p. 387. la compilation islandaise ne connaissait

1 Voy. le sommaire dans la Bibt. de rien des aventures de Charles en Espagne l’École des chartes, janvier 1864. ni de sa lutte contre ses deux frères.

Ll\RE il.

lui révèle, pur son ange, que ses jours sont menacés ; et il s’enfuit alors chez un chevalier fidèle, Thierri d’Ardenne. L’ange lui apparaît de nouveau la nuit et lui ordonne de faire chercher le larron Basin ' pour aller voler avec lui ; il trouvera ainsi le moyen de sauver ses jours. Basin arrive, sans qu’on explique où on l'a trouvé et ce qu’on lui a dit, et part avec Charles pour leur expédition nocturne ; mais Naime de Bavière recommande à Basin d’appeler Charles du nom de Magnus, pour ne pas attirer l'attention de ses ennemis ’. Les deux compagnons arrivent tout au milieu des Ardennes, au château du comte Rainfroi, près de Tongres. Magnus reste en arrière auprès des chevaux, pendant que Basin entre dans le château et s’empare d’un riche butin; il le rapporte à Magnus et veut s’enfuir au plus vite. Magnus s’y oppose, il veut entrer dans le château, espérant trouver quelque lumière sur les périls qui le menacent. Basin y retourne avec lui, pour l’instruire un peu dans l’art de voler; il le conduit dans la chambre môme du comte, et lui dit de rester caché entre le mur et les rideaux du lit; il va, pendant ce temps, à l’écurie pour s'emparer du cheval du comte. Les chevaux font du bruit et réveillent Rainfroi, qui envoie le palefrenier voir ce qui se passe à l’écurie ; mais Basin se cache sur des cordes le long d'une poutre, et le palefrenier ne découvre rien. Tout le monde se rendort excepté Rainfroi, et c’est alors que celui-ci réveille sa femme, et lui fait part de la conjuration qu’il a ourdie contre Charles. Lui et ses onze complices ont fait faire des couteaux à deux tranchants de l’acier le plus dur, avec lesquels, la veille de Noël, ils doivent poignarder Charles et tous ses amis à Aix ; puis Rainfroi se fera couronner roi et empereur; son frère Heudri sera duc. La femme du comte l’exhorte à renoncer à son odieux projet, mais sans succès ; elle n’arrive qu'à se faire nommer tous les conjurés. Comme la comtesse éclate en sanglots en voyant ses prières inutiles pour fléchir son mari, il s'irrite et la frappe au visage jusqu’au sang. Elle se

1 II est remarquable que la KrOmke expliquer entre le récit de la Karlcwtaom K. Karl Magnus, abrégé danois de la gnùs-Saga et le» tradition» sur Charles KarlamagnùsSagn , remplace Basin par Mainet. Ce» traditions sont-elles posté- Aligasl (voy. ci-dessus, p. 1 12). rieures et ont-elles emprunté ces noms

» Ce notn est évidemment le même au récit plus ancien, ou doit-on au codque celui de Mainet, que le» autres tra- traire les regarder ici comme des souveditions font prendre par Charles en Es- nirs vagues d'une légende trop mal conpagne. Ce nom, et ceux de Rainfroi et nue pour qu’on la reproduisit ? C'est ce Heudri, indiquent un rapport difficile à qu'il est impossible de décider.

LES RECITS

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