‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 157 sur 246 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

mais il est probable que le compilateur islandais, ici comme ailleurs, suit assez fidèlement son modèle. La Chanson de Roland, dans son plus ancien texte, sans contredire expressément ce récit, semble ne l’avoir pas connu. Le seul trait commun qu’elle offre, c’est que suivant elle aussi Aude est sœur d'Olivier, fille comme lui du duc Renier de Gennes, et fiancée à Roland. Les textes rajeunis vont un peu plus loin : chez eux Aude est nièce de Girard de Vienne, et c’est K Vienne que les messagers vont la trouver pour lui annoncer le désastre do Roncevaux ; la manière dont ils font parler le vieux Girard autorise même à croire qu’ils connaissaient notre poème. Nous n’avons pas rencontré ailleurs d’allusion à cette histoire.

Vers le commencement du treizième siècle , quand déjà la seconde époque avait fourni de nombreux poèmes, un clerc de Barsur-Aube , appelé Bertrand, composa deux chansons qu’on peut compter à bon droit parmi les meilleures de cette période, Girard de Vienne et Aimeri de Narbonne. Les derniers versde la première annoncent la seconde comme immédiatement suivante, et le ton, le style, la versification’ y sont d’ailleurs trop identiques pour qu’on ne les attribue pas au même auteur.

L’œuvre de Bertrand est parfaitement homogène : ses deux poèmes peuvent servir, l’un de préparation, l’autre de conclusion à l’expédition d’Espague. Mais leur véritable originalité consiste en ce que l’auteur, qui connaissait très-bien le cycle des Narbonnais, a, pour la première fois, rapproché ses héros de ceux des poèmes précédents. Nous avons déjàditaillenrs(p. 80) qu 'originairement la geste d’Aimeri de Narbonne s’arrêtait à lui ou remontait seulement jusqu’à son père Arnaud de Beaulande. Bertrand, Obéissant à l’idée cyclique de tous les gestcursses contemporains, fit d’Arnaud le frère de Girard de Vienne (père de Savari et d’Otton), de Renier de Gennes (père d’Aude et Olivier), et de Milon de Pouille; leur père commun fut Garin de Monglane. II parait qu’à cette époque les auditeurs trouvaient un grand charme à voir mettre en scène les pères des héros les plus célèbres, les chefs, négligés jusque-là par la poésie , des grandes familles épiques; aussi Bertrand a-t-il fait figurer parmi les défenseurs de Vienne,

1 Bertrand a adopté, d’après un grand féminine, terminant la tirade mouorime nombre des pot mes du cycle Narbon- et dëca syllabique; voyez sur ce vers ln~ nais, lo petit vers de six syllabes, a rime troduction, p. 21.

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à côté d'Olivier, qu’il trouvait dans les poèmes précédents, Airaeri, neveu aussi, d’après lui, de Oirard. C’est donc à lui qu’on doit la fondation de la maison de Monglane, telle au moins que la connaissent les poèmes postérieurs. Les poèmes si nombreux sur la famille d’Aimeri, plus anciens que ceux de Bertrand, ne connaissent aucunement les trois prétendus frères d’Arnaud de Beaulande.

Ces explications une fois données, on comprendra mieux le début du clerc do Bar-sur-Aube :

Del duc Cirart avés soveut oï,

Ccl de Viane au corage hardi.

Et d'Ermangart ‘ et del conte Aimcri ;

Mais dou meillor vos ont mis en obli Cil chanteor qui vos en ont servi ;

Car il ne sevent l'histoire que je vi,

La commancele dont la chanson issi.

Cette commancele, c’est une histoire qui semble bien imitée de Girard de Roussillon, et qu’un pèlerin, revenant de Saint-Jacques et de Rome, s’il faut en croire Bertrand, lui avait apprise. Il s’agit de motiver la guerre de Charlemagne contre Girard, et notre poète imite avec talent, suivant son usage, un récit connu avant lui. Arrivé au siège de Vienne, qui est le centre de son poème, il suit, mais en le changeant et en l’embellissant très-heureusement, le canevas de l’ancienne chanson. Certains morceaux de son œuvre, tels que la première entrevue do Roland et d’Aude, et surtout le combat d’Olivier et de Roland, peuvent se placer à côté de ce que notre vieille poésie épique a produit de meilleur. Les deux plus vaillants guerriers de la chrétienté se battent pendant trois jours, seuls, dans une tle du Rhône, entre l'armée de Charlemagne d’un côté, et de l’autre la ville assiégée: l’empereur de son camp, Girard du haut des remparts, observent les péripéties du combat, taudis qu’Aude, sœur de l’un des champions et amante de l’autre, pleure et prie au pied de l’autel. L’intervention d’un ange peut seule désarmer les deux héros; ils deviennent pour toujours des frères. C’est encore une belle scène que celle où Charlemagne, fait prisonnier par Girard dans un souterrain où il

1 Hermenqarde, femme d’Aimeri de cond poëme de Bertrand, n’est pas de Narbonne, fille du roi Bonifaee de Pavio. son invention ; et en cITet, on le retrouve Ce vers prouve que ce personnaf-e d'Iter- dans la chanson pins ancienne des En mengarde, dont parle longuement le se- fancen Guillaume ( Hist . litt., XXII, 217).

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