LIVRE IL
s’est aventuré, est respectueusement renvoyé par son ennemi, qui le lendemain vient lui demander grâce’. Le poëme se termine d’une façon grandiose par l’annonce de l’expédition d’Espagne ; au milieu des fêtes qui célèbrent la réconciliation générale et les fiançailles de Roland plane sur toute cette jeunesse et cette joie le sombre pressentiment, plus d’une fois indiqué par le poète, de ce que réserve l’avenir à tant d’espérances : le désastre de Roncevaux, le trépas de Roland et d’Olivier, le deuil éternel de Charlemagne et la mort de la belle Aude à ses pieds. Bertrand n’emprunte à la tradition que ses données générales et ses grandes lignes ; mais, de toutes les imitations des anciens poèmes, la sienne est celle qui peut le plus dignement se placer auprès d’eux.
IC" Les barons Uérupés. Jean Bodel, au début de son Guiteclin, rapporte que Charlemagne, ayant besoin d’argent pour une grande expédition en Saxe, prétendit soumettre à un impôt les barons Uérupés, c’est-à-dire, à ce qu’on voit par les événements qui suivent, ceux de l’Ile-de-France , du Maine et des provinces avoisinantes. Ceux-ci, qui avaient toujours été francs et quittes de toute contribution, refusent de laisser ainsi fouler aux pieds leurs antiques privilèges; ils se réunissent et arrivent devant le roi avec ies quatre deniers de tribut qu'il réclame, mais ils sont en fer, et suspendus à leurs lances. Devant cette manifestation, le roi retire ses ordres, et, en éternelle mémoire de cet événement et des droits des barons Uérupés, on tond tous les deniers de fer et on en fait une masse ou perron qui est placée pour toujours devant le palais impérial ’.
Bodel a arbitrairement rattaché cette histoire à la guerre de Saxe; mais il ne l’a pas inventée ; elle était probablement chantée dans quelque vieux poëme perdu. Sous la forme où il nous l’a transmise , elle semble exprimer seulement l’esprit d’indépendance orgueilleuse et toute locale de quelques barons ; mais originairement elle avait sans doute servi à prêter un corps à l’idée nationale française, en opposition avec les prétentions des carolingiens germa/iiques. La chronique française du m. fr. 5003, que nous avons déjà citée (cf. p. 104 et p. 323), contient un récit qui, moins poétique que celui de Bodel, se rapproche peut-être plus en
* H y a sans doute là une imitation du * Ce récit semble avoir été imité dans beau passage de Hoiawl d* Montauban une romance espagnole, publiée par que nous avons cité plus haut, p. 30t. M. Michel en tête de son Guiteclin.
LES RÉCITS
certains points de la forme primitive. Il n’est aucunement question, ici, de la guerre de Saxe :
« L'empereur demeura volentiers en Allemaigne, et ot grant dévotion à l’esglise Nostre-Dame d’Aix. Une foys fut amonnesté l’empereur parmaulvai» conseilde gensqui quierentleurgaigne etleur vieen noise et en guerre plus que en paix, qu’il requist aux François qu'ilz luy paiassent treu comme empereur, et qu’il trouvoit es anciens escrips que les François avoyent rendu treu à l’empire. Et le dist au duc Naymon de Bavière ; Naymon qui estoit moult preudomme, le plus sage du conseil et le plus loyal chevalier qui fust en son temps, respondi à l’empereur : Sire, telle chose n’est pas à fere sans grant deliberation de conseil. Et prit certain jour de luy en rendre responce et qu’il en parleroit. Naymon le bon duc, jasoit ce qu’il fust d’ Allemaigne, sy avoit de moult grand lignage en France que moult amoit, et auxy amoit raison et vérité. Et vit que l’empereur estoit mal conseillé ; sy manda secrètement aux princes de France tout le fait, et qu’ils fussent au jour de la responce devant Coulongne atout leur pouvoir, et qu'ilz ne mcffcïssent rien ou pays de l’empereur. A ce jour vindrent les princes à grant. chevalerie et noblesse. Quant vint le jour, l’empereur demanda à Naymon la responce, et il luy dit : Sire, alons en haut en ce palays et je le vous dyray. Quant l’empereur fut aux fenestres du palais, il regarda dehors es champs, et vit tant de gens d’armes et de bannières qu’il en fust esmerveillé. Sy demanda à duc Naymon que c’estoit, et le duc respondi : Sire, se sont les François ; je leur ai fait savoir ce que vous m’aviés dit, sy sont venus à vous; et dient que à vous, comme roy de France, ils sont vostres, et près de vous servir encontre tous vos adversaires ; et se vous à cause de l’empire leur voullés quelque treu ou servitude demander, ils sont auxy tous près de deffendre le droit de leur pays et la franchise que leurs prédécesseurs ont moultes foys conquise à Fespée tranchant contre les Romains et aultres empereurs. Quant l’empereur vit ce, sy vit qu’il estoit deceu et mal conseillé, et pria Naymon, l’arcevesque Turpin et Oger apaiser se fait, et il dirent que sy feroient ils volontiers. Sy vindrent tous les princes devers l'empereur, leur seigneur comme roy de France, et fut la chose reconfermée que l’empire ne devoit jamais reclamer droit sur le royaume de France , et en furent faites chartes soulz les seaulx de l’empire et du royaume (F 121-122). »