LIVRE II
17° Désier ou la guerre de Lombardie. Nous avons déjà parlé de Désier à propos <1 ’ Ogier-le- Danois ; nous avons vu qu'il figurait dans ce poème comme tributaire de Charlemagne. La chanson à'Aspremont lui donne aussi cette qualification qui nous permet de le mentionner ici.
Comme nous l’avons dit plus haut (p. 309) , la partie A'Ogier qui parle de lui est très-fragmentaire; elle n’avait sans doute pas, dans l’origine, de rapport avec les autres aventures que cette même chanson attribue à Ogier-le-Dauois; il devait y avoir un poème particulier où on voyait Désier, en compagnie d’Ogier et comme protecteur de la veuve et des enfants de Carloman, soutenir et perdre une longue guerre contre Charles. Bien qu’il ne reste aucune trace de ce poème, il est fort probable que c'est de lui que viennent, dans Ogier, les scènes où Désier intervient, et nous pensons que, même en dehors de ces scènes, certains traits du poème en sont encore de vagues réminiscences \
Quoi qu’il en soit, il existe diverses légendes particulières sur la guerre de Lombardie. La plus ancienne se trouve dans le moine de Saint-Gall. Cet auteur connaît bien Ogier ou Otker, qui avait cherché un asile à la cour du roi des Lombards, et voici comment il les représente assistant tous deux à la marche de l’année qui vient les assiéger :
« Ayant appris que le redoutable Karl approchait, ils montèrent sur une tour extrêmement élevée, d'où ils pouvaient voir au loin et au large. Bientôt apparurent les bagages, qui auraient suffi à Darius ou à César comme armée pour leurs expéditions et Désier dit à Otker : Est-ce que Karl est dans cette grande armée? Mais il lui répondit : Pas encore. Voyant ensuite les troupes de fantassins, rassemblés de toutes les parties de l'empire, il dit avec assurance à Otker : Sûrement, c’est au milieu de ces troupes que Karl s’enorgueillit. Otker répondit : Pas encore, pas encore. Alors il se prit à trembler et à dire : Que ferons-nous si ceux qui l’accompagnent sont plus nombreux encore? Otker lui dit :
1 Nous avons vu (pie les Italiens lui taisaient jouer, à ce titre, un grand rôle dans l’expédition d'Espagne (p. 1TJ).
1 Ainsi le siège de Pavie devait être le point central de ce poème, et il semble que ce soit à ce siège, t u a plutôt qu’à celui de Castelfort, que doive (Ire rap-
portée la fondation de Plaisance (voy. ci-
dessus, p. 303, note 3).
* Nous ne pouvons rendre la prétentieuse emphase de l’écrivain monastique : « Ap| arentif is vero impedimeutis, quæ expédition Darii vel Julii fuissent expédition,Lus... o
Tu verras, quand il viendra, ce que c’est que Karl; quant à nous, je ne sais ce que nous deviendrons. Pendant qu’ils parlaient ainsi, apparut l’École palatine, qui ne connut jamais le repos. Désier, stupéfait en la voyant : Voilà Karl, dit-il. Et Otker : Pas encore, pas encore. Ensuite se montrent les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle royale et leur escorte. A cette vue, le roi Désier, désirant déjà la mort ' et ennemi de la lumière, put à peine dire en sanglotant : Descendons, cachons-nous de la fureur d’un tel ennemi dans les entrailles de la terre. Otker, qui, dans des temps meilleurs, avait bien connu les usages et les ressourcesde l’incomparable Karl, lui répondit, effrayé lui-même : Quand tu verras les champs se hérisser d’une moisson de fer, et le Pô et le Tessiu, grossis des flots de la mer, inonder les murs de la cité de noires vagues de fer, alors, peut-être, c’est que Karl sera près de venir. Il n’avait pas achevé, qu'au couchant apparut, grosse d’un ouragan terrible, une nuée ténébreuse, qui changea en ombres terribles la clarté du jour’; mais, l’empereur s’approchant, la splendeur des armes fit luire bientôt pour les assiégés un jour plus sombre que toute nuit. Alors ils le virent lui-même, Karl, l’empereur de fer, crêté d’un casquede fer, les bras protégés par des gantelets de fer, couvrant d’une cuirasse de fer ses larges épaules ’ et sa poitrine de fer, dressant en haut, de la main gauche, une lance de fer, car sa droite était toujours étendue vers son invincible acier; les genoux même, qu’on laisse généralement sans armure, étaient chez lui couverts de lames de fer; que dire de ses jambarts? toute l’armée les portait en fer; son bouclier ne montrait que du fer, et son cheval lui-même avait du fer et la couleur et la force. Ce costume, tous ceux qui le précédaient, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, l’avaient imité autant que possible. Le fer remplissait, les champs et les routes; les rayons du soleil n’étaient réfléchis que par du fer; ainsi le peuple de Pavie, plus glacé, par la terreur, que le fer lui-même, s’inclinait devant le fer glacé; les souterrains infects et sombres eux-mêmes pâlirent à l’éclat du fer ; une clameur confuse remplit la cité : 0 fer! hélas, ô ferl Otker, embrassant ce spectacle
1 II v a ici un jeu de mots détestable : * Platonicos humerai l II parait que
l uns inimicus mortisque desiderius. Platon est un sobriquet, signifiant qui a
’ Nous serrons d’aussi près que possi- de larges épaules ; mais noire auteur a ble ce style ampoulé et parfois presque dû s'aviser le premier de parler d'épauioiuteUigible. les platoniques.
UVRt II.
d’un rapide regard, dit à Délier : Voilà celui que tu as tant demandé : tu l’as. Et, disant cela, il tomba presque sans vie »
Ce récit est évidemment légendaire ; il nous semble, toutefois, qu’on est allé un peu loin en y voyant la traduction d’un chant vulgaire. Il porte l'empreinte d’une certaine rhétorique qui empêche d’y voir une poésie populaire, au moins sous la forme que lui a donnée le moine de Saint-Gall ; mais il est probablement inspiré par quelques chansons sans doute en langue tudesque ’.
Il est naturel de penser que les populations italiennes eurent aussi des légendes sur la guerre de Lombardie, et on ne s’étonnera pas que ces légendes soient empreintes d’un esprit peu bienveillant pour les conquérants venus de France et sympathique à la race des anciens rois du pays. La chronique du monastère de Novalese (près de Turin), curieux monument du premier quart du onzième siècle, nous en a conservé quelques-unes \ D’après elle, d’abord, c’était Dieu qui avait livré l’Italie aux mains de Charles et lui avait ordonné de s’en saisir, en punition des péchés des Italiens.
« Avant l'arrivée de Charles, Désier, roi des Lombards, ayant appris qu’il allait venir l’attaquer, envoya à tous les grands et les puissants de son royaume, leur demandant ce qu’il devait faire. Ceux-ci lui répondirent qu'il ne pouvait, avec une petite armée, combattre un agresseur si puissant. Mais, lui dirent- ils, fais fermer de montagne en montagne, avec des pierres et de la chaux, toutes les vallées et tou? les passages par lesquels on peut passer de Gaule en Italie, et protège ces murs par des tours et des redoutes. C’est ce qu’il fit. Car jusqu’à ce jour on voit les fondements des murs, comme au mont Picare, jusqu’au bourg de Chievric, où on avait fait une forteresse dans cette intention (l. III, c. 8). » Au treizième siècle, on montrait encore ces murs; Jacques d’Acqui rapporte à peu près la même chose que la chronique de Novalese, et ajoute : « Au milieu du mur, au-dessus de la grande route, il y avait une grande porte pour entrer et sortir, appuyée sur un mur très-solide, et la porte était toute en fer; on appelle jusqu’aujourd'hui ces constructions des loges; nous avons vu ces loges, car en beaucoup d’endroits on en montre encore les traces ‘. »
1 Liv. Il, ch. xvii (Pertt, SS., II, • Au livre III (Perta, SS., p.Mctsoiv.). 759-760). * Monument o historiés Patriœ, Scrip-
1 Voy. ci-dessus, p. 41. tores, u III, col. 1490.