LIVRE II
avec l'histoire. La tradition lombarde devait naturellement, au contraire, admettre une résistance désespérée : « Le roi Désier, se voyant entouré, recula, avec l’armée des Lombards, jusqu’au village qu’on appelle Sainte-Agate Et toute la multitude des Francs, avec le roi Charlemagne, se mit à poursuivre les Lombards jusqu’à un endroit, au-dessus de Saint- Germain, qu’on appelle h Saut de Charles, et où l’on voit encore le tertre produit par les cadavres. Là, les Francs et les Lombards se livrèrent un combat terrible pendant trente jours consécutifs. Et ils ne cessaient, nuit et jour, de combattre. Entre les deux armées il n’y avait d’autre séparation qu’un fossé très-long, mais peu profond Au bout de trente jours , Charles, avec son ar-
mée, voulut en finir; il sauta ce fossé à cheval, et là il eut à soutenir le poids d’une lutte terrible, car le roi Désier et se? Lombards combattaient vaillamment contre lui. Cependant Charles finit par rester maître du champ de bataille, et le roi Désier recula avec les siens jusqu'à la cité de Verceil *. »
Le même chroniqueur rapporte encore uneautregrande bataille, à Mortara, où Charlemagne perdit toute sa noblesse ; mais il ne sait rien de particulier sur le siège de Pavie. C’est la chronique de Novalese qui va ici nous fournir un beau et curieux récit : « Désier, après sa fuite, s’était enfermé à Pavie avec son fils et sa fille; ce roi Désier était humble et bon ; il se levait chaque nuit à minuit pour aller à l'église, et on raconte que les portes s’ouvraient d elles-mèmes devant lui *. Le siège de la ville se prolongeant pendant longtemps, il arriva que la fille de Désier écrivit une lettre à Charles et la lui jeta par une baliste de l’autre côté du Tessin ; elle lui disait que, s’il consentait à la prendre pour femme, elle lui livrerait aussitôt la cité et tout le trésor de son père. Charles réponditàla jeune fille de façon à exciter encore plus son amour pour lui. Elle vola alors les clefs de la ville, qui étaient sous le chevet de son père, et manda, par la baliste, à Charles, qu’il fût prêt, la nuit suivante, au premier signal, à entrer dans la ville ; ce qu’il fit. Et pendant que Charles, avec ses troupes, entrait dans la ville
« De même dans Ogier-le- Danois (roy. * Mon. hist. Pat., I.I., col. 1491. ci-dessus, p. 309), la grande bataille 8 On reconnaît ici une autre salisfaeentre Charles et Désier se livre à Sainte- tion donnée au sentiment }>opulaire ; le Aiyse; nous ne connaissons pas cette lo- roi vaincu n’était pas un héros, on en calité. fait un saint.
[.ES RECITS
par la porte ouverte, la jeune fille, pleine de joie de la promesse qu'il lui avait faite, s’élança à sa rencontre, mais elle fut renversée et foulée aux pieds des chevaux : car la nuit était sombre. Le bruit des chevaux qui entraient réveilla Adelgise, qui, tirant son glaive, se mit à frapper les Francs; mais son père lui défendit de s’opposer à la volonté de Dieu. Adelgise, voyant d’ailleurs qu’il ne pouvait résister à une si grande armée, s’enfuit1, et Charles prit la cité, monta au palais, et reçut de tous les citoyens des serments de fidélité »
En France, la conquête de Lombardie paraît oubliée de bonne heure. C’était peut-être dans les chansons sur Désier dont nous avons admis plus haut l’existence que se trouvait le trait bizarre auquel fait allusion le poème à' Aiol. Louis, fils de Charlemagne, qui occupe le trône dans ce poëme, raconte ainsi la cause de la guerre contre les Lombards et la singulière punition que leur infligea Charlemagne :
Vers François saatiretit ti Lomhar à un jor :
Car lor tissent mangier qui ne fut gueres prous.
Dolcns en fu mes pères quant en sot la clamor.
En vint à Saint-Domin, par sa ruste fieror; line porte de pierre fist taillier à un jor,
Lomhars la fist baisier, as grans et as menor,
Puis lor fist mangier ras et grans cas. . .
Et plus loin il dit au Lombard Macaire :
Va t'en de chi, Lombart, li cors Dei mal te fâche !
Tant as mangié compeus de soris et de rates * !
Dans la Chanson de Roland , Roland nomme la Lombardie parmi les contrées qu’il a conquises pour son oncle (str. CLXXIV, v. 2326), et elle est aussi mentionnée comme conquête de Charlemagne, dans le Coronement Loeys (v. 19).
18° Yon de Gascogne. La guerre de ce roi contre Charlemagne forme un des épisodes de Renaud de Montauban. Elle n’est pas
1 La chronique de Novalese raconte plus loin diverses légendes sur les exploits ultérieurs d’ Adelgise, qui vient braver Charles à sa cour même.
* Cette histoire rappelle celles de Tarpeia et surtout de Scylla, la fille do Nisus, dans l’antiquité.
» Hist. litt.. XXII, 286. — Dans Aimari de Nartjomu, on voit régner paisiblement à Paris le roi Bonifaoe, fils de Desier (voy. ci-dessus, p. 327). Sur l’aventure des envoyés d’Aimeri de Narbonne à Paris, cf. Dozy, Recherches sur l'Espagne, t. Il, Appendice, p. xevut.