LIVRE II
Croisades, arrivée aussi alors à sa dernière forme (les Chétifs, le Chevalier an Cygne), et de celle de Charlemagne Au douzième siècle *, un poète employa cette légende comme cadre d’une historiette moitié comique, moitié héroïque, contée avec une spirituelle naïveté, dont malheureusement il ne nous est parvenu qu’un assez mauvais texte écrit en Angleterre. Le Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople n’est point une chanson de gestes; c’est un fabliau par le sujet comme par le ton. Toutefois l’auteur de cet amusant petit poème a su se garder des grossières farces dans lesquelles tombaient trop souvent ceux qui s’essayaient dans des compositions de ce genre : =<>s personnages sont imposants, bien que leurs aventures soient risibles; et, malgré la ridicule situation qui est faite à Charlemagne par sa faute, sa figure est conçue et dessinée avec grandeur. Nous noterons encore que ce remarquable opuscule parle bien de la visite de Charlemagne aux saints lieux, mais, p?s plus qu’aucun auteur français d'ancienne date, il ne lui fait conquérir Jérusalem; celte tradition, que nous avons trouvée en Italie et dans la légende monastique, n’a pas cours dans les chansons de gestes. Enfin le Charlemagne à Constantinople se rattache à une opinion généralement reçue, et qu’on retrouve dans les derniers chapitres de la légende latine, en attribuant au voyage du grand empereur en Orient les reliques conservées au monastère de Saint-Denis’. Voici maintenant le résumé de cette singulière composition * : Un jour Charlemagne est h Saint-Denis; il s’est revêtu de scs plus riches ornements ; il a la couronne sur la tête, le glaive au côté; il se persuade qu’il n’y a pas sous le ciel un roi qui ait meilleure grûcc et plus belle prestance. La reine sa femme le tire de cette
1 M. Francisque Michel a don l'analyse et des extraits de ce poème dans la préface de son édition du Voyage de Charlemagne ; cf. aussi P. Paris , Mu.
français, V, 112.
* On a beaucoup discuté sur l'âge de la version qui nous est parvenue. Il est malheureux qu’on ne possède pas encore dans l’histoire de la langue des caractères assez sûrs pour établir bien nettement la critique l’âge des textes. Toutefois nous pensons qu’il y a dans ce poème des formes de langage et de siyle qui ne sauraient être attribuées unique-
ment à l'influence du scribe anglo-normand, mais qui sont antérieures au treiziéme siècle. Nous ne pouvons en tout cas admettre avec M. Moland ( Origine t lift., page 102) que a les archaïsmes de rhythme et de langage pourraient bien n’étre qu’un artifice. » Voy. P. Paris, dans le Juhrbuch fur romanitch* Litera tur, I, 08.
3 Cf. liv. I, ch. Il, p. 55.
4 Nous l’aurions fait plus détaillé, s’il c’avait déjà été donné par MM. P. Paris { Jahrbuch f rom. Liter., I. /.) et Moland.
LES RKC1TS.
illusion : il y a un roi qui se fait encore bien p/us léger quand il porte la couronne entre ses pairs. L’empereur veut savoir qui il est; la reine effrayée de la colère de son époux finit par avouer que c'e-t Hugun, le roi de Constantinople. Charlemagne se résout à partir pour l'Orient afin de s’assurer si vraiment Hugon le dépasse en grâces royales, et jure à sa femme de la faire décapiter si elle a menti. Telle est la cause du départ de l’empereur : mais il profite de cette occasion pour aller à Jérusalem visiter le saint temple et adorer le sépulcre du Sauveur. Il reçoit du patriarche les plus précieuses reliques', et arrive à Constantinople, où le roi Hugon le reçoit avec une simplicité et en même temps un faste vraiment dignes de l’Orient *. Le soir, Charlemagne et les douze pairs sont conduits, après un souper magnifique, dans une vaste salle où sont dressés leurs lits : mais Hugon, qui se méfie un peu de ses Lûtes, a caché dans un pilier creux, au milieu de la salle, un espion qui doit lui rapporter toutes leurs paroles. Or voilà que les Français, suivant une coutume de leur pays, à laquelle les entraîne leur gaieté et le vin qii’ils ont bu, sc mettent à gober, c’està-dire à se livrer tous successivement, et l’empereur en tête, aux plus extravagantes gasconnades. L’espion prend au sérieux toutes les terribles choses que les guerriers français se vantent de pouvoir faire, souvent au détriment du roi Hugon, et le lendemain il lui rapporte en toute épouvante leurs menaçantes hâbleries. Hugon furieux leur ordonne de les mettre toutes à exécution sous peine de mort, et ils allaient être pendus sans le secours d’en haut. A la prière de Charles, un auge descend du ciel; il les engage à ne plus se permettre de semblables gaietés, mais leur promet que tout s'accomplira comme ils l’ont dit, parle merveilleux appui de Dieu. En effet, le roi Hugon, qui choisit on ne peut plus singulièrement le gab d'Olivier pour être exécuté le premier, est stupéfait d'apprendre le lendemain matin, de la bouche de sa tille, la belle Jacqueline, qu'il a été parfaitement accompli; les autres pairs auxquels il s'adresse font aus>i les prodiges dont ils s'étaient vantés, et Hugon, convaincu que Charlemagne est un
1 Dans ce poëme, Jérusalem semble être une ville absolument chrétienne et ne reconnaissant d’autre autorité que celle du patriarche.
* Entre autres détails, il faut remarquer que l'empereur trouve Hugon la-
bourant lui- même la terre avec une charrue d’or. On sait que celte cérémonie a lieu en Chine, où tous les ans l'empereur trace lui ineme le premier sillon : ce liait du lointain Orient étail-il'arrivé jusqu'en France?