LIVRE II
E s’ot à nom, ce m'est avis.
Pour itant Karles au fier vis Qu'il eut tiere regardeùre.
Les Reali di Francia disent aussi en parlant de lui (vi, 17) : « Il était si fier de figure et de regard, que nul ne le pouvait regarder en face qui n’abaissAt les cils. » De même, en racontant le combat de Mainet avec Draimant (vt, 32) : « Quand Braimant le vit, il s’émerveilla comment il pouvait être qu’un cavalier aussi jeune eût mort Polinore; et il regardait Charles fixement en face, et Charles le regardait aussi : mais finalement force fut au roi Braimant de baisser les yeux, tant Charles avait terrible la regardure (voy. encore les chap. 34 et 41 '). »
Mais le passage le plus beau, sur ce regard imposant, se trouve % dans le poème de Charlemagne à Constantinople (voy. le chapitre précédent): l’empereur, arrivé à Jérusalem, entre accompagné des douze pairs dans une église (v. 116 et suiv.) :
Là eus ad un aller de sanctc palernostrc ;
Pc us i ad rhantet messe, si firent li apostle,
E les XU chaercs i su n t tûtes uncore :
La treezime est en mi, ben scclée et close.
Karlcmaine i entrât, ben out al queor grant joie :
Cum il vit la chaere, icele part se aprocet;
L emperere s'assist, un petit se reposet,
Li Vil pcers as altrcs onvirunt et en roste :
Ainz n'i sist hume nus ne unkes pus encore. —
Mult fu les Karlcmaines de ccle grande bcalte :
Vit de clercs colurs le muslcr peinturez.
De martirs c de virgineset de grant majestez,
E les curs de la lune et les fesles anuels,
E les lavacres curre e les peisuns par mer.
Karles out fer le vis, si out le chef levez :
Uns judeus i entrât, ki ben l'out esgardet :
Cum il vit Karlcmaine, cumençat à trembler;
Tant out fer le visage, ne l'osast esgarder,
A poi que il ne chet, fuant s'en est turnet,
E si muntet d'eslais tuz les marbrins degrez.
Al patriarche vint, si l'en prist à parler :
« Allez, sire, al muster pur les funz aprester :
Orcndroit me ferai baptiser e lever :
Duzc cuntes vi ore en cel muster entrer,
1 Cf. aussi ci-dessus, p. 32*.
LES RÉCITS
Oveoc euls le trciime : une ne vi si formet !
Par le mien escientre, ço est racismes Deus !
Il e li duze apostle vusvenent visiter '. »
Un poëme italien du commencement du seizième siècle, la Drarja d'Orlando , reproduit avec assez de bonheur ce trait caractéristique :
Ognuno ha scrittoe Turpino il conferma,
Che Carlo ebbe lal grazia (la natura
Ch 'a qualunqu’ huom tenea suavista ferma,
Gli gencrava ncl petto paura.
E la faccia apparia pallida e informa,
Quando la sua mostrava turba c oscura;
Ma quando poi mostrava il viso umano,
Allacciava ogni cuor feroce e strano.
(Fcrrario, 111, p. 192.)
La longueur de sa barbe n’est pas moins souvent rappelée. Les versions du douzième siècle de la Chanson de Roland débutent par ce vers :
Caries li rois à la barbe grifaigne.
( Roncistals, p. I .)
Dans plusieurs textes on le voit jurer
Par ceste barbe qui al pis me. ventèle’.
Une romance espagnole nous apprend que jamais dans sa vie on n’en avait coupé un poil (Wolf, Primavera, II, p. 300). Nous avons vu plus haut que Charlemagne était le plus souvent envisagé comme un vieillard ; aussi sa barbe est-elle blanche ( Roland , cité plus haut; Wolf, /. /., etc..), et est-il fréquemment appelé l’empereur à la barbe fleurie.
Ces divers passages nous montrent bien le Charlemagne de la première, de la plus vraie tradition; sa longue barbe blanche, par laquelle il a l’habitude de jurer, lui descend sur la poitrine ; ses yeux profonds et puissants inspirent la terreur ou le respect; ses gestes sont majestueux, ses paroles rares et brèves, ses médi-
1 M. Victor Hugo, fidèle à la tradition et à la vérité poétique, le représente aussi, dans Aymeriliot ,
Terrassant au regard sod camp épouvanté.
1 Ou encore :
Par ceste barbe que vee* blancheer
[Roi., XVIII, 261);
Par ceste barbe et par cest men gernuo
(Roi , XVII, 2*9);
Par ma barbe, dit Karle», c'au menton me baUa (Gui de bourgogne , v. 132); etc., etc.