LIVRE H
tâtions profondes. Ainsi se dessine dans les premiers monuments de son histoire poétique la figure de notre empereur.
Sa grandeur morale répond à son apparence. Il est à la fois sévère et doux, courageux et prudent, le plus sage au conseil, le plus hardi au combat. Nous avons vu ce qu’en dit Ganelon ; lorsque la Chanson de Ito/and le met en scène, il montre en action les qualités qu’on nous a dépeintes. Quand il préside l’assemblée de ses pairs, bien qu'il n’ait pas un pouvoir absolu et qu’il doive céder il l'unanimité de leurs suffrages1, il se montre grave, digne et majestueux. Quand il prend part à la bataille, il fait l’admiration de tous par sa mine hautaine et belliqueuse, accomplit de merveilleux exploits, et finit par tuer de sa main le souverain ennemi (str. CCX1X et suiv.). Sa grande âme est aussi tendre que haute; il sait aimer ses amis, et se pâme trois fois de douleur sur le corps de son neveu Roland (str. CCV11I et suiv.); ses larmes coulent en abondance, et ses regrets sont pleins d’une pathétique simplicité :
« Ami Rollanz. prordoent, ju vente bele,
Cum jo serai à Eis en ma chapelc,
Veniirunt li hume, demanderont noveles;
Je's leur dirai nurvctlluses e pesmes :
Mon est mis niés, ki tant me fist cunq lierre!
Encuntre mei reveleruut li Seisnc,
E Hongre e Bugre et tute gent averse,
Romain, Puillain e tuit cil de l'alerue,
E cil d’Aftrike e cil de Laliferne ;
Puis en crcirunt mes peines et mes suffraites.
Ki guierat mes or à tel poestc
Quant cil est mort ki tus jura nos cadeletî
E ! France dulce, cum remeins oi desute !
Si graut doel ai que jo ne vuldreie estre. »
Sa barbe blanrhe rumenret à detraire.
Ad ambes mains les chevcls de sa teste.
(Str. CCXII.)
Les autres guerriers morts à Roncevaux ne sont pas non plus oubliés dans ses regrets; quand il arrive sur le funeste champ de bataille, il s’écrie douloureusement : « Où êtes-vous , beau neveu?
• Par exemple c'est malgré lui qu'on juger Ganelon , les pairs l’absolvent, et charge Roland de commander l’arriére- Charles, malgré son désir de le punir, garde (str. LiX) ; plus tard, quand il Tait est obligé de ieurcéder (str. CCLXXXIII).
U est l'arccvesque e li quens Olivers ?
U est Gerius e sis cumpains Gerers ?
U est Otuns c li quens Berengirs,
Ive et Ivorie que j'aveie tant chers T Qu’est devenus li Guascuinz Engelcrs,
Sanscs li dui e Anseis li bers?
U est Gerars de Hussillun li veilz?
Li XU per que j'aveie laiset? »
(Str. CLXXIX.)
Et quand il est revenu à Aix, quand il voit arriver à lui Aude, la fiancée de Roland, sa compatissante douleur lui laisse à peine trouver des consolations; rien n’est plus émouvant que la naïve barbarie de celles qu’il lui offre :
As li venue Aide, une bele dame,
Çn dit al rei : « O est Rollanz le catanie,
Ki me jurât cume sa per à prendre ? »
Caries en ad e dulur e pcsance,
Muret des oilz, tiret sa barbe blâme : s Soer, chcre amie, d’hume mert me demandes!
Jo t’en durrai mult esforcel esehange.
C’est Loewis, ne sai que mielz jo parle :
Il est mes lilz e si tendrai mes marches. »
Aide respunt : # Cest mut inei est estrange! »
(Str. CCLXX1V.)
Le cœur de la jeune fille se brise; elle tombe morte ans pieds de Charlemagne. Il ressent pour elle cette pitié profonde et douce des âmes fortes pour les cœurs tendres :
Aide la belc est à sa fin alée ;
Quidet li reis qu’ele se seit pasmée;
Mtet en ad, si’n pluret l’emperere;
Prent la as mains, si l’cn ad relevée :
Sur les espalles ad la teste ciinëe.
Quant Caries voit que morte l ad tmvée,
Quatre cuutesses sempres i ad mandées;
A un truster de noneius est portée :
l.a nuit la guaitent entresqu’à l’ajuméc.
Lune un aller belement l'entererent ;
Molt grant bonur i ad li reis dunée.
(Str. CCLXXV.)
Dans un autre poème, qui appartient aussi aux plus anciens qui nous soient parvenus, le caractère de Charlemagne, tracé à