LIVRE II
un autre point de vue, n’est pas moins grandiose. Le début du Çoronement Loeys nous représente dans un beau langage la puissance de l’empereur Magne et le degré de hauteur où il porta la France :
Quant Dex eslut nonnante c dix roiauraes Tôt le meiilor torna en docc France.
Li miudres reis ot à nom Charlemainc :
Cil aleva volontiers douce France.
Oex ne fist terre qui envers lui n'apende :
Il ala prendre Baivicre et Alemaigne,
Et Normandie et Anjou et Bretaignc,
Ei Lombardie et Navarre et Tosquane. —
Rois qui de France porte coronc d'or Preudons doit eslre et vaillant de son cors;
Et s’il est boni qui li face nul tort,
Ne doit garir ne À plains ne à bus Deci qu’il l'ait ou récréant ou mort ;
S'ainsi nel fet, dont pert France son los :
Ce dist l’esloire, coroncz est à tort.
(V. 12 et suiv. )
Mais ici Charlemagne est enfin recréant d ostoier; il se sent las de l’empire, il aspire au repos et veut remettre à son fils Louis le lourd fardeau de l’État. En lui montrant la couronne qu’il va lui donner, il met à cette cession des conditions qui montrent comment il comprend la grandeur et aussi les devoirs qu’elle confère :
Notre emperere a son fil apelé :
« Biax filz, dit il, envers moi entendez.
Vois la coronc qui est desus l'autel?
Par tel covent la te veil je doner :
Tort ne luxure ne peehié ne menez,
Ne traîson vers nelui ne ferez,
Ne orphelin son lié ne li todrez;
S'emsi le fes, g'en lorrai Uaniedé,
ITen la corone, si seras coroné.
Ou se ce non, fils, lessiez la ester :
Gc vos deflent que vos n’i adesez. —
Fils Looys, vez ici la coronc ?
Se tu la prens, emperere es de Rome :
Bien puez mener en l'ost mil et cent homes. Passer par force les eves de Gironde,
Paiene gent craventer et cunfundrc,
Et la lor terre doiz à la vostre joindre.
LES RÉCITS
S'einsi veus ferc, ge te doing la corone,
Ou se ce non, ue la bailles tu onques *.
(V. 61 et suiv.)
Dans la première partie d'Ogier, qui contient des traits si anciens (voy. chap. îv, § 3), l’empereur est encore le grand empereur:
Aine mieldre roiz ne cauça d'esperon.
Il a pour ses soldats des soins qui montrent sa prudente bonté :
Li empereres i fist mult que prodon,
Qu’en celc voie ot covcnt ses barons Que jà par voie malade ne lairont S'en tel liu non qui soit igrant honor.
(V. 2U cl suiv.)
La chanson A' Aspremont nous le montre aussi plein de courage et de dignité. Il sait combattre mieux que personne, et il domine encore, par sa majesté irrésistible, ses ennemis les plus acharnés (cf. notamment Bist. lit!., XXII, p. 309); il est môme animé de sentiments égalitaires peu ordinaires au moyen âge :
Chevaliers fist de gent de maint lignage.
Por qu'il i sache proesse et vas.-elage,
Onqucs n'i ot aconté nul parage.
( HUt. tilt., XXII, 312.)
Cette tendance à ne tenir compte que du mérite, à faire peu de cas des rangs nobiliaires, que nous voyons attribuée à Charles dans le commandement de ses troupes, le moine de Saint-Uull la lui reconnaissait aussi dans le gouvernement de l'Église (1, 3 ; voy. l'anecdote qu’il raconte au livre I, ch. 2).
A cette conception primitive de Charlemagne se rattachent diverses légendes isolées qui mettent en scène sa justice ou sa piété. Nous en donnerons ici quelques-unes, que nous fournira principalement l’Allemagne.
Nous avons déjà dit (p. 229) que la chronique de Weihenstephan attribuait à Charles, tout jeune encore, des décisions judiciaires empreintes de la sagesse subtile de l’Ürient. Divers autres contes du même genre circulaient en Allemagne, et deux ou trois
1 Leu ver* 452, (64, 175, 245 cnntinuenl ou r^pMont ce rtisconrs.