‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 174 sur 246 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

sc sont conservés dans des petits poèmes de Meistersânger 1 ; le plus célèbre est celui que Shakspcare a traité sous d’autres noms dans le Marchand de Venise'. Cot à ces récits, autant au moins qu’au souvenir de la rédaction des lois germaniques exécutée par les ordres de Charlemagne, qu’est due l’expression proverbiale en Allemagne de Karl’s Redit, le droit de Charles, pour désigner la bonne justice et aussi les anciens usages

Au reste les poèmes français anciens font aussi l'éloge de l’équité du grand empereur; le Couronnement de I^ouis dit, en parlant du palais d'Aix-la-Chapelle :

Por la jostice la povre gent i vet :

Nus uc se elaime qui très bon droit n’en ait;

Lors fist l'on droit, mes or nel fet l'on mes.

Philippe Mousket (v. 31)80) loue aussi la justice de l’empereur, qui ne permit jamais qu'on fit tort aux petits et aux pauvres.

Cette justice a été symbolisée par une curieuse légende. D'après la chronique deWeihcnstephan (ch. xvn), il axait fait mettre à la porte de son palais une cloche; tous ceux qui voulaient lui parler n’avaient qu’à sonner, et le roi les recevait et leur faisait justice, fût-il à table ou au lit. Sur cette donnée, divers textes rapportent le récit suivant, que nous emprunterons à Enenkcl, poète autrichien du treizième siècle, auteur d’une Chronique du monde rimée :

« Un jour Charles était assis à la table où il mangeait de la volaille et du poisson, comme doit le faire un roi, quand il entendit tinter la cloche. 11 dit : « C’est un pauvre homme; si on lui a fait quelque tort, je lui ferai justice, par ma vie, que cesoit un homme ou une femme! » Aussitôt les portiers sortirent pour voir le pauvre homme qui avait sonné; mais ils ne virent personne : ils le rapportèrent à leur seigneur. La cloche sonna encore une fois. L’empereur leur ordonna d aller voir de nouveau : « Si vous ne m’a-

* Voy. Gôdeke, Mittelalter, p. 703, Grasse, p. 302.

* a Du droil de l’empereur Charles, comment il déci Tn entre un marchand et un juif, à l'occasion d’une livre de graisse de son cote que le marchand avait engagée pour mille florins. » Bamberg, 1493; Strasbourg, i 494, in-4°. Cette même histoire est racontée dans le Cesta

Rornannrum , mais rapportée à un autre roi, et dans le Vecorone de Ser Giovanni, où sans doute l'a prise Shakspeare * Voy. Ma&srnann, Kaiserchro/dk , III, 997. Les livres de droit s'appelaient / ivres de Charles (Karles Buoch, ; on désignait la bonne mesure sous le nom de Kari’s lût, das gen/iu und ireu uog (Massmann, ib.)-

. LES KÊC1TS.

menez pas l'homme qui demande ainsi justice, je tous punirai surle-champ. » En entendant les paroles du roi, les quatre gardes de la cloche sortirent aussitôt et se mirent à chercher l’homme ou la femme qui sonnait; mais en vain ils se penchèrent et regardèrent de tous côtés, ils ne virent personne qu’ils pussent ramener. Ils revinrent alors auprès du roi, et dirent : « Nous ne voyons personne qui ait sonné la cloche; chacun de nous s’est penché pour découvrir quelqu’un et vous le dire; mais nous n'avons pu voir personne. » Mais pour la troisième fois lu cloche se mit à sonner. Le roi leur fit de grandes menaces : « Si vous ne me ramenez pas à l’instant celui qui sonne cette cloche, en vérité je vous fais mourir misérablement. » Les quatre écuyers sortirent de nouveau, remplis d’une grande crainte. « Devons-nous périr, disaient-ils, quand nous sommes si innocents? Que Dieu nous soit en aide! » Alors l’un d’eux regarda dans la cloche, et vit qu’une longue couleuvre était enroulée autour du battant; c’était elle qui agitait la cloche. Ils revinrent alors auprès du roi. « Amenez-moi, dit le roi, celui qui demande justice; je ne refuserai pas de. la lui rendre. — Sire, répondirent-ils, il n’y a personne qu’une couleuvre enroulée autour du battant, qui agite la cloche ; c’est un monstre, horrible à voir ! — C’est un miracle de Dieu, répliqua le roi. Peut-être est-elle malheureuse et tourmentée, et veut-elle se plaindre à moi. Ouvrez les portes, laissez-la entrer; ce que Dieu veut que je fasse pour elle, je le verrai, et je saurai ce qu’il en est. » Et la couleuvre, sans honte, descendit de la cloche et s’approcha librement de la porte ; le roi ordonna de la laisser entrer; il dit : «Qu’a-t-elle, cette longue couleuvre? sa démarche est pénible à voir. — Elle s’approche de vous, » dirent les seigneurs. Le roi défendit qu’on lui fît aucun mal. Elle vint jusqu’aux pieds du roi et resta ainsi devant lui. « Elle m’implore certainement, dit Charles, etveut queje lui rende justice. Fais-moi connaître le tort dont tu te plains, et. il te sera fait droit. » La couleuvre commença alors à s’éloigner, et Charles ordonna à quatre hommes de la suivre. Elle les mena dans un jardin près d’un épais buisson; là était un grand crapaud, qui causait sa douleur, car il était étendu sur scs œufs à elle. On frappa le crapaud et on l’apporta devant le roi, qui le jugea à mort. On le perça d’un épieu par l’ordre du bon roi Charles, et la couleuvre fut satisfaite1. » c'

* Massmnnn, Kniwrhmnik. rite tes divers textes où cette anecdote

Page 1