LIVRE H
Dans un autre récit, qui place à Zurich la scène de cette singulière histoire, la couleuvre prouve sa reconnaissance au roi ; quelques jours après, il est paisiblement à table, quand elle entre, soulève le eouvercledu verre royal, y dépose une magnifique pierre précieuse et s’éloigne. Charles prit la pierre et en fit don à sa femme*.
La piété de Charlemagne a surtout inspiré de prétendues attributions de fondations ou de donations religieuses à sa libéralité. Les énumérer serait impossible ; le faux Turpin, la traduction interpolée qui en fut faite en Saintonge, le Philomena, sont les textes les plus riches sous ce rapport. Plusieurs sources rapportent qu’il construisit vingt-trois monastères, d’après le nombre des lettres de l’alphabet ; ainsi on lit dans Philippe Mousket, v. 3686 :
Et tout si fist il, par son gré,
Snur les laitrcs île l'a bé cé;
Si quel front de cascunc glise A une laitre par devise ;
Et qui l’estorie en meskeroit,
Il il alast, ses i veroit ’.
Nous ne rapportons pas ici les louanges banales dont l’ont comblé surtout à ce point de vue, un grand nombre d écrivains plus ou moins dévots, tels que l'auteur de la Yita de 1163, Philippe Mousket Girard d'Amiens e tutti quanti. Ces panégyriques monotones n'offrent aucun intérêt, ni pour l’histoire, ni pour la poésie. Ils efTacent dans leur héros précisément ee qui méritait d être accusé, la puissance et la grandeur morale, la force du génie et de la volonté. Les textes poétiques que nous avons cités sont bien supérieurs sous ce rapport.
Mais ces textes sont à peu près les seuls qui représentent Charles comme dominant ceux qui l’entourent, comme le roi puissant, brave -sage et juste, le majestueux empereur à la blanche barbe, au regard de lion, à la prudente parole. Déjà dans ces textes euxmêmes, ses actions sont moins importantes et surtout moins né-
est rapportée-, la olus ancienne forme d'après lui est celle .le Branvraldms Au reste, la même aventure est attribuée a l’empereur Théodose dans les Grain Homanorum (ch. 105).
' Heinricus Branwaldius , dans Schcuchier, ltinera peralpinas regio-
nes, Levde, 1123, ta-**, tome III, p38l.
* Ce trait se retrouve dans le A nrl Mrinri, (>> 510, v. 32-311, dans la chronique de Weiheiislephan. ch. is ; dans Jacques d'Acqui ( Momimrnla liât. Pair., SS. III, col. 1*96), et dans plusieurs autres textes.
LF.S RECITS.
cessaires au rérit que celles de ses guerriers principaux. A part quelques ouvrages qui le concernent spécialement, comme Mainet et Basin, il n’est de très-bonne heure que le spectateur ou au plus l’inspirateur des actions de ses pairs, de Roland, d’Olivier, d’Ogier, de Guillaume. Cette manière de concevoir son rôle s’exagère peu à peu ; il recule de plus en plus au second plan ou, s’il reste au premier, c’est pour y figurer tristement. Guerrier sans force, que ses barons font trembler; roi sans sagesse, qui commet à chaque instant des bévues et se perdrait sans les avis de Naime de Bavière ; juge sans équité, que sa passion aveugle toujours, et qui se jette par stupide vengeance dans les plus évidents périls, il ne serait qu’un mannequin ridicule et odieux si les poètes, dominés malgré eux par la tradition grandiose des premières chansons, ne lui avaient conservé une certaine dignité, un sentiment souvent faux, mais au moins élevé, de j>a grandeur et de ses droits, et enfin une inflexibilité hautaine qui n’en reste pas moins royale pour dégénérer presque toujours en entêtement. Ce qui préserve aussi sa figure de tomber complètement dans le burlesque ou l’abject, c’est le respect dont l'entourent, presque à leur insu, ces fiers sujets qui le bravent à chaque instant, mais qui sentent qu’ils sont dans leur tort et finissent par s’humilier. C’est de son plein gré que Renaud se rend à lui, et vient demander grâce à l implacable ennemi qui l’a si longtemps guerroyé à tort; que Girard de Vienne, après l’avoir fait prisonnier à genoux, pour ainsi dire, va dans son camp se remettre entre ses mains et lui demander quelle punition il lui infligera; que Garin de Monglane, après l’absurde et monstrueux enjeu qu’il a mis à leur partie d’échecs, refuse de profiter de ses avantages et de dépouiller son suzerain. Ce haut sentiment féodal, qui respecte l'empereur comme le chef de la hiérarchie chrétienne, qui réunit pour lui contre un vassal rebelleceux-mêmesquirontcombattu longtemps pour leureompte, entoure encore d’une auréole sa tête autrefois si resplendissante. Mais il ne lui reste guère autre chose. Dans un des meilleurs poèmes de la seconde époque, Ogier de Danemark lui parle ainsi en face :
« On dit que Karlemaines conquiert tous les reniez;
Non fait, par Saint Denis, vaillant .1111. deniers;
Ains les conquiert Uollans et li cuens Oliviers,
Et Naimes à la barbe et je qui sut Ogiers.