‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 176 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Quant vos estes ->oef en vostre lit couchiez.

Et mangiez les gastiaui, les puons, les ploviers,

Lors menaciez Espaigne la terre à cssilier ;

Mais vos n'en ferrés jà en escu chevalier 1 ! »

Celte grande vieillesse, qui faisait de lui comme un dieu au milieu des mortels, est conservée dans plusieurs de ces pommes; mais elle n’y est plus qu’un ridicule, cl non une majesté. L’empereur est rassoté, comme disent souvent ses vassaux. Roland lui-même, le modèle du dévouement féodal, ne lui ménage pas là-dessus de dures vérités :

Ce n’est pas grant merveille se vous estes félon ;

Cent ans i ad premier que cauchastes speron :

Puis que li bons vit trop, il n'a sens ne raison *.

Les romans en prose enchérissent encore sur les poBmes, et le beau portrait que nous avons admiré d’abord dégénère décidément en caricature. Il y est tout à fait arrivé dans la poésie italienne, où Charlemagne, tyran fantasque et niais, rimbambitu par le grand âge, jouet des traîtres qui ont tonte sa confiance et le manœuvrent à leur gré, toujours ennemi de ses meilleurs serviteurs, vaincu, bafoué et méprisé de tous, ne conserve absolument d’antre grandeur que celle de son rang et sa qualité de chef de la chrétienté contre les Sarrasins *.

Après ces indications générales, il nous faut signaler quelques traits que la tradition rattache à la personne de Charlemagne et qui se sont modifiés avec elle. Le plus important est la faveur spéciale dont Dieu le couvre, les miracles qu’il fait pour lui, et la communication perpétuelle où il s’entretient avec lui par l’intermédiaire des saints et des anges. Dans Turpin, nous avons vu saint Jacques venir lui demander d'aller en Espagne; Dieu lui indique par des présages l’événement des batailles qu’il livre et lui désigne ceux qui doivent y succomber. Les traditions de la ville de Girone, conservées, comme nous l’avons vu, dans l’office de

* Gui de bourgogne, v. 36 et suiv. — Comparez ce passade de Ylhadc , où Achille dit il Agamemnon :

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* Jehan de Lanson([Jùt. litt., XXII, 572).

* Tous les poèmes italiens ne l'ont pas représenté ainsi. Ceux qui reposent sur les compositions de Nicolas de Padoue le montrent sous un plus beau jour. Mais la plupart, avant pour modèle les romans qui chantent les vassaux rebelles, ont suivi les errements que nous indiquons.

LES RECITS

saint Charlemagne, représentent sons le môme jour cette intervention di\ine dans ses affaires. Déjà le moine de Saint-Gall rapporte plus d’un miracle que Dieu lit pour lui (par exemple I, 28, 29 ), et nous avons vu que, dès le neuvième siècle, on en racontait sur la guerre de Saxe (voy. ci-dessus, p. 283). La chronique de Novalese au onzième siècle nous apprend aussi que « le Seigneur tout-puissant daigna montrer par vision à Charles roi des Francs qu’il se hâtât de soumettre l’Italie à son empire (1. III, ch. vi ‘) ». La Chanson de Roland a conservé ce caractère essentiel de la tradition primitive : elle met l'empereur en relation habituelle avec Gabriel, le messager du Seigneur; il veille sur son sommeil, passe toute la nuit à son chevet, et le bénit à son réveil (str. CLXXXVII, CCVI); nu milieu du combat qu’il livre à Baligant, l’empereur chancelle, il sent ses forces et son courage s’en aller, quand Dieu lui envoie Gabriel pourle soutenir(str. CCLXVII); c’est Gabriel aussi qui lui ordonneses expéditions; et nous remarquons même qu’il les lui impose sans que l'empereur le désire; quand l’ange lui apporte l’ordre de Dieu d’entreprendre une nouvelle guerre, après celle d’Espagne,

Li empereres n’i volsist aler mic :

a Dt'us ! dist li rcis, si penusc est ma vie ! »

Pluret des oilz, sa barbe blanche tiret.

(Sir. (XXCV1II.)

Ce trait est déjà dans Turpin (c. 2) : l’empereur ne songeait qu’à se reposer, quand saint Jacques lui apparaît et lui demande de venir en Espagne; il n’y va qu’à contre-cœur. Un autre miracle, qui se retrouve dans Turpin et dans Roland, est la répétition de celui que la Bible rapporte de Jorné. Dans nos deux textes, il est d une utilité assez médiocre ; il ne sert qu’à faire atteindre et tuer quelques milliers de Sarrasins, avant la grande et dernière bataille qui termina la guerre d’Espagne (voy. ci-dessus, p. 274). Dand Roland il est raconté avec une belle simplicité : Charles veut poursuivre les païens, mais la nuit approche, il va perdre leurs traces. Il descend de cheval, et prie Dieu de faire tarder la nuit et demeurer le jour.

Ais li un angle qui ud lui snclt parler *,

Isuclcmcnt si li ad cumandet:

' Pertz, SS., Vit, p. 199. * Sans doute S. Gabriel; cf. plus haut.

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