LIVRE PREMIER
vent pas dans les monuments qui nous en restent, ou qu’elles n’v apparaissent qu'à une époque relativement récente. Le départ ne sera donc pas aussi difficile à faire qu’on pourrait le croire au premier abord, en exceptant quelques ouvrages hybrides dont nous aurons lieu de parler séparément.
Nous ne nous occuperons pas ici de divers événements merveilleux rapportés dans des chroniques où les faits historiques seuls étaient censés avoir accès; nous retrouverons ces récits quand nous raconterons la légende de Charlemagne \ Ils servent seulement à montrer le travail qui s’opérait dans l’Église autour de ce nom vénéré : il devenait de plus en plus le symbole de la puissance mise au service de la religion, et récompensée par la protection constante et manifeste de Dieu *. C’est ainsi que le moine Jocundus, qui écrivait peu après 1088 son histoire de la Translation de saint Servais, disait en parlant de lui : « Le pieux Charles ne craignait pas de mourir pour la patrie, de mourir pour l’Église; aussi parcourut-il la terre entière; ceux qu’il voyait rebelles à Dieu, il les combattait, et ceux qu’il ne put soumettre au Christ par la parole, il les lui soumit par le fer \ » On arrivait ainsi peu à peu à changer en auréole sa couronne impériale; mais cette tendance, visible avant le douzième siècle, prit à cette époque une vigueur toute nouvelle par suite de circonstances diverses.
L’idée d’un voyage de Charlemagne en Terre Sainte se répandit de bonne heure, d’un côté dans la foule, de l’autre dans l’Église; elle se produisit dans chacune de ces directions, comme nous le verrons plus tard, sous une forme bien différente. Née d une croyance assez explicable et parfaitement désintéressée, cette idée fut exploitée par les moines dans un intérêt tout spécial, et donna lieu à des fraudes qu’on est bien obligé de signaler comme coupables. Sur cette donnée, admise par les populations, ils édifièrent de misérables légendes sans aucune valeur, qui n’avaient d'autre but que de garantir l’authenticité de certaines reliques fort suspectes : tel est le caractère que cette histoire a revêtu dans les monastères et qui s’accuse dans plusieurs fictions sorties de là.
' Nous citerons l'apparition des croix à 1 Nous avons déjà vu cette idée for-
nonie;ICR miracles du torrent desséché, mollement exprimée dans un vers du desbouclierscélestcs,etc.,dansla Ruerro fragment de La Haye, que nous avons de Saxe; la léRende de l'ourse; celles qui cité plus haut, ont traité Vitikiud, etc. * Pertx, SS. XII, p. 96
LES SOURCES
La plus ancienne est contenue dans la chronique de Benoit, moine de Saint-André sur le mont Soracte, qui écrivait vers 968 Cette chronique est assurément un des plus pitoyables monuments de l'esprit humain. L’ineptie des idées n’y est surpassée que par la barbarie du langage. Elle est précieuse en ce qu’elle nous présente le plus ancien témoignage de la tradition poétique dont il s’agit; bien qu’elle contienne certains traits populaires, nous la rangeons parmi les légendes monastiques à cause de l'application que Benoit fait de son récit à l’intérêt de son couvent, en racontant que Charlemagne y avait rapporté d’Orient les reliques de saint André.
Environ un siècle après Benoît, un autre moine eut la même idée que lui, et l’appliqua sur une grande échelle dans son Histoire du voyage de Charlemagne à Jérusalem. Ce n’est plus une rplique ordinaire qu’il fait rapporter à son couvent par Charlemagne; c’est la couronne d’épines, un des saints clous, un morceau de la vraie croix, le bras de saint Siméon et bien d’autres choses. Suivant lui, tous ces pieux trésors avaient été rapportés à Aix-la-Chapelle par Charlemagne, puis donnés par Charles le Chauve à l’abbaye de Saint-Denis. L’abbé Lebeuf, dans une excellente dissertation sur cette légende *, a cru pouvoir en conclure que l’auteur était un moine de Saint-Denis. Il est au moins certain qu’au douzième siècle l’abbaye de Saint-Denis possédait ces prétendues reliques et leur assignait cette origine; il paraît même probable que la foire du Lendit ( indictum ) fut instituée pour les montrer aux üdèles ; leur exhibition avait lieu pendant huit jours, et attirait un grand concours de peuple *. Mais il ne nous paraît pas prouvé que la partie du récit où il est parlé de la translation des reliques à Saint-Denis soit de la même main que le corps de l’ouvrage; elle le termine sans que rien s’y rapporte dans le courant de l’ouvrage, fait tout entier à la gloire d’Aix-la-Chapelle, et commence après un paragraphe qui semble une conclusion, et dont le dernier mot est amen. Cependant on peut alléguer deux motifs assez puissants en faveur de l’opinion de Lebeuf : 1” le nom à’Aguilœ cajjella donné à la ville d’Aix paraît être né de la forme
1 Pert», SS. III, p. 710. les même* reliques en Orient, l’ahbaye
* Histoire de fAcad. des Itucr., t. XXI, rte Saint -Denis contesta naturellement p. 126 etsuiv. leur authenticité. V o y p. Paris, dans le
J Quand plus tard saint Louis acheta Jahrbuch fiir rom. Literatur, I, 198.