‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 19 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

française ( Aiyues-ta-Chapelle pour Aie), et n’avoir pu être inventé à Aix, qui eu latin s’est toujours appelé Aquin Gram ou Aquistjranum, et en allemand Aac/ien 2° les évêques cités comme témoins des miracles opérés à Aix sont presque sans exception Français. Quant à l’époque de la rédaction de cet opuscule, l’abbé Lebeuf semble la fixer au onzième siècle avec toute raison : il ne peut être plus ancien, puisque l’abbaye de Saint- Quentin en l lsle, fondée à la fin du dixième siècle, y est mentionnée; il ne peut non plus être plus moderne; en effet, « l’auteur s’exprime comme un homme qui voyait encore célébrer

les quatre temps du quatrième mois dans la seconde semaine de juin, usage qui ne fut universellement changé dans l’Occident que sous le pontificat de Grégoire VH » mort en 1083. On peut ajouter à cette preuve que l’auteur ne semble pas connaître les croisades; son livre paraît avoir été écrit dans le temps où fermentaient les idées qui les décidèrent, mais antérieurement k ces grands événements. Enfin il y est fait allusion dans un passage du faux Tufpin, qui est du commencement du douzième siècle. La lecture de cette légende suffit pour en attester l’origine. L’esprit monacal, dans le plu» mauvais sens du mot, s’y fait jour delà première à la dernière page. Les miracles absurdes qui y sont racontés, le caractère niaisement dévot qu'elle prête à Charlemagne, contrastent singulièrement avec le ton et les récits des chansons de gestes. Elle a été écrite par un moine ignorant, qui a cependant eu l’art de la rattacher à un passage d’Eginhard ’, et qui affecte de montrer de l’érudition théologique, et cite même quelques mots grecs, mais contredit de la façon la plus grossière, dans les noms qu'il prête à ses personnages, les données positives de l’histoire. Il a puisé plusieurs traits dans les récits des pèlerins qui revenaient de Jérusalem, et qui croyaient, comme tout le monde, que Charlemagne le» y avait précédés; mais en somme il a purement et simplement inventé toute son histoire.

Malgré le peu de valeur de cet ouvrage, il lui suffit d'être écrit en latin pour avoir accès dans les compilations postérieures, qui le

‘ Ce qui fortifie e.el argument, c'est ailleurs Açvt’jranwn. Du reste , elle n’a que la Vie de Charlemagne , composée pas inséré les chapitres de la fin qui parvers 1165 1 Aix-la-Chapelle, dont nous lent du transport des reliques A Saiotparlerons plus bas, a conservé dans ootre Denis, légende, qu elle reproduit , le mot à’ A- ’ Lebeuf, /. p. 139.

qui Ut capella, tandis quelle dit partout * Eginb., Annales, t. a. 860.

LES SOURCES

reproduisent toutes, depuis Gui de Bazoches, mort en 1203, jusqu’aux Grandes Chroniques de France et à Robert Gaguin. Nous croyons inutile d’énumérer tous les historiens qui l’ont admis ; leur crédulité ne lui donne aucune autorité de plus.

Cette légende, intitulée Descriptio qualitcr Carolus Magma clavttm et coronam Domini a Constantinopoli Aquisgrani attuleril, qualiterque Carolus Calvus hœc ad sanction Dionysium retu/erit, n’a jamais été imprimée en latin, au moins isolément; elle l'est, ainsi que sa traduction en français, dans plusieurs des auteurs qui l’ont copiée. Le plus ancien manuscrit parait être celui de Saint-Germain des Prés, actuellement à la Bibliothèque Impériale '.

L’église de Saint-Denis ne fut pas la seule à exploiter pour le compte de reliques plus ou moins authentiques la croyance au voyage de Charlemagne à Jérusalem. Le prieuré de Charroux, par exemple, n'avait pn^ d'autre titre à invoquer pour l’origine d'une relique assez singulière, qui a été retrouvée de nos jours, et que six autres églises se vantaient d’ailleurs de posséder '. Ce titre, qui donnait alors une si grande certitude à la piété des fidèles, suffirait aujourd’hui pour éveiller nos soupçons les plus légitimes; aussi l’a-t-on généralement abandonné. 11 se trouve pour la première fois dans Pierre Comestor, ouïe Mangeur, mort vers 1180. D’après lui, un ange aurait apporté à Charlemagne, pendant qu’il priait dans le saint temple, ce précieux fragment du corps de l’enfant Jésus ; il l’aurait déposé à Aix, et plus tard Charles le Chauve l’aurait transporté à Saint-Sauveur de Charroux. On voit que ce récit est tout simplement une appropriation à l’usage spécial de l’abbaye de Charroux de l’histoire qui avait été inventée ou perfectionnée au profit de celle de Saint-Denis \

Malgré toutes les raisons qui auraient dû h rendre suspecte, celte légende, dans une époque aussi dénuée de critique, fut admise sans contestation par tous ceux qui la lurent et ne contribua

' Ms. Saint-Germain latin, 1085. Traductions, ms. fr. 834, 8189; Arsenal, B. I. fr. 283. La légende en plat-allemand que Brade w a publiée [Karl der Grotte, Alloua, 1814, p, 100), est nos doute une traduction de notre légende latine; nous n’avons pu le vérifier.

* Voy. Foncemagne, dans Y Histoire de l’Acad. des Iriser., t. XXI, p. 151 et suiv.

Aux cinq églises mentionnées dans la note de cette page d’après Thiers, il faut ajouter la cathédrale de Metz ; voy. le Cérémonial de celte église (Meu, 1697, in-4°), p. 197.

* Celte relique n’existait pas à Charroux avant le onzième siècle. Voy. Foncemagne,/. /.,p. 153. on a attribué la même provenance à bien d’autres reliques.

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