LIVRE II
Cette captivité, à laquelle le conduit dans Gaidon son travestissement, nous la retrouvons dans plusieurs des poèmes qui racontent ses guerres contre ses vassaux (cf. ci-dessus cliap. V, p. 304, 322, 327).
La légende provençale de saint Honorât nous le montre même prisonnier des Sarrasins; mais cette aventure est placée par Ramon Feraud du vivant de Pépin ; Charles, fait prisonnier par Agoland, est délivré grâce à l’intervention miraculeuse de saint Honorât*. Le chroniqueur italien Jacques d'Aequi, puisant sans doute dans une chanson de gestes perdue, raconte que plus tard, quand il fut empereur, Charles eut encore ce malheur, dont il sc tira assez heureusement : « Cela, dit-il, semble bien dur, mais cependant c’est vrai : l’empereur Charles fut pris, et voici comment. 11 y avait une forêt qui séparait les chrétiens des Sarrasins; elle était très-abondante en bêtes fauves, surtout en sangliers, et Charles alla les chasser, accompagné de peu de gens. Il frappa de sa lance un sanglier énorme, qu’il avait poursuivi si longtemp; que tous ses gens l'avaient abandonné; il resiait là, près de la bête, attendant qu'on vint l'enlever, quand arriva Flambador, le fils du duc païen Marc ’, avec ses soldats : il surprit l’empereur et le fit prisonnier, le prenant pour un >imp!o chevalier chrétien ; il le conduisit dans sa prison de Montmeillant. L’empereur, quand on lui demanda son nom, répondit qu’il était Câlin, fauconnier de Charlemagne : les païens autour de lui s’étonnaient de sa beauté et de sa grandeur. Marc appela alors un chevalier qui s’appelait Anselme de Moule, qui, banni de. la cour de l’empereur par les calomnies des traîtres, était venu demander asile à Marc * : « Va, lui dit-il, à la prison, et vois quel est ce chevalier qu’on vient de prendre et qui est si beau. » Anselme vit l’empereur et le reconnut, et sentit une grande douleur; et quand Charlemagne l'aperçut, il se mit à lui dire en français ce qu’il devait répondre au duc Marc, et Anselme, revenu près du duc, lui dit :.« Ce chrétien est un bon chevalier, fauconnier de l’empereur, qui s'appelle Câlin. » Alors Marc, se souciant peu de lui, le laissa dans sa prison *.
1 Ms. La Va). 152, P xxx v> et suiv. comprend plus, sans cette explication, le Voy. à Y Appendice, n° XI. rôle d'Anselme.
* Sur cette expédition, et sur Jacques » Le texte dit : dimiftit ilium arm ahit d’Acqtii, voyez A l 'Appendice, n* XV. tncarcerutis ; mais on voit par la suite que
* Le texte ne du pas cela ; mais on ne Charles ne lui pas relâché.
LES RÉCITS
A ce moment, excepté le duc Naime, les douze pairs étaient allés assez loin de là combattre d’autres Sarrasins. Anselme alla trouver le duc Naime et les autres pairs, et leur dit de proposer prpmptement un échange de prisonniers, avant que les Sarrasins n 'eussent reconnu l'empereur. Cependant, d'après scs indications, les douze pairs, leurs armes cachées sous leurs robes, et guidés par lui, traversent la forêt, par un chemin qu’on appelle encore aujourd’hui de leur nom 1 : car on dit que les douze pairs le firent en une nuit, en coupant la forêt, pour arriver plus secrètement à Montmeillant. Dès qu’on les eut laissés entrer, à cause de leurs habits de moines, ils tirèrent leurs épées, et allant au château du duc Marc ils le tuèrent avec son fils Flambador et tous ceux qu’ils trouvèrent; ils délivrèrent l’empereur Charles et chassèrent les Sarrasins du pays ’. »
L’amour de la chasse est attribué à Charles par un grand nombre de textes. De son vivant déjà un de ses courtisans, sans doute Angilbert (voy. ci-dessus, p. 33), composa un poème qui nous a conservé un tableau fort curieux des grandes chasses impériales. Le moine de Saint-üall parle aussi plus d’une fois de sa passion pour cet exercice. La découverte des eaux d'Aix, comme nous allons le dire tout à l’heure, fut due, d’après plusieurs récits, à une aventure de chasse, et c’est à la même origine que l’auteur du Philomena rapporte la connaissance que Gt l’empereur des pieux ermites de la vallée delà Grasse (voy. p. 90); de la même façon encore il connut, d’après Philippe Mousket, un autre ermite dont nous raconterons plus loin les rapports avec lui. Les chansons de gestes ont conservé le souvenir de l’amour de Charles pour la chasse; mais ce goût ne lui réussit pas bien. Dans le Guitalin de la karlamagnm-Sarja, il veut, malgré les conseils de .Naime et d'autres sages barons, chasser trop près de Guitalin, et se fait enfermer dans la tour d’où Roland a tant de peine à le tirer (voy. ch. IV, § 3); dans Girard de Vienne c’est dans une partie de chasse imprudemment poursuivie qu’il tombe entre les mains de ses ennemis (ch. V, 13°), et la môme mésaventure lui arrive avec Jehan de Lanson (ch. V, 13"), et, comme nous venons de le voir, avec le païen Flambador.
Les poèmes donnent à Charlemagne trois résidences diffé-
1 Le texte dit : iptrr via vo-atur tas a- Nous ignorons ce que ce mot veut dire BINA tuijue adhuc ; clicitur mon , etc. ’ Mon hitt. Pair., SS. 111, iSOS-C.