LIVRE II
D’après Turpin (ch. xxxt), répété par Philippe Mmisket (v. %94 et suiv.), Charlemagne avait fait peindre dans son palais d’Aix les sept arts libéraux, et aussi les batailles de l’Ancien et du Nouveau Testament, de môme que celles qu'il avait lui-même gagnées en Espagne. Nous retrouverons dans la Crdnira général de Espana une mention curieuse de ces dernières peintures, mais rapportées à son tombeau.
Devant le palais il y avait une grande masse ou jierron d’acier fondu ; mais l’origine et le but de ce perron sont rapportés diversement. D'après la Karlamagnùs- Saga, qui suit très-probablement de fort anciennes traditions, le roi avait fait fondre et dresser devant son palais une grande niasse de fer et d’acier, pour qu’elle servit à l’épreuve des épées (1, 20). Eu effet, quand plus tant le juif Malakin lui donne, en rançon de son frère, trois épées forgées par Galant d’Angleterre ', il les fait essayer sur le perron d’acier. La première l’entame, mais se brise un peu au Lout 1 : de là son nom de Courte ou Courtain ; elle fut plus tard donnée à Ogier ; les deux autres, qui sont données à Turpin 5 et à Roland, sont A Imace et Durendal. Une variante de ce récit se trouve dans Renaud de Montauban, où Ogier dit en s’adressant à son épée :
Ens el perron à Ais te fis jo essaier ;
RollaiiS i feri primes et li cuens Oliviers,
Et je feri après, s'en Irençai demi pié.
Iluec vos brisai jo, le citer en ai trié;
Por ço avés non Ourle, nel vos quier à noier.
Mais d’après la Chanson des Sesnes de Jean Bodel, ce perron, nous l’avons vu, a une tout autre origine ; il sert à rappeler la victoire des barons hérupés sur Charlemagne (voy. ci-dessus p. 328).
La construction de la fameuse cathédrale ou chapelle * d'Aix a aussi été l’objet de plusieurs récits : le moine de Saint-Gali ra-
• Sur ce personnage, voy. P. Michel et Depping, Viiand le Forgeron; E. du Mérd, Histoire de la Poésie Scandinave, p. 301 et suiv.
1 Ce détail e«t omis dans la traduction islandaise; mais il était certainement dans le texte français : il explique le nom donné X l'épée.
* Ce trait a aussi été oublié dans le texte islandais ; il ne dit pas à qui on donna la
troisième épée; mais la Chanson de Holarut (str. CLV1I), nous apprend qu’AImace était l'épée de Turpin. Voici encore un des cas, si nombreux, où ce poème et la première brandie de la Karlamagnùs- Saga se complètent et s'expliquent l’un l'autre.
‘ Sur le nom de Capella, donné à l’église d'Aix, cf. Perte; SS., t. I, p. 218 (St nh. Ann. s. a. 829).
LES RÉCITS
conte déjà des anecdotes, évidemment légendaires, sur ce grand ouvrage, qui excita à un si haut degré l'admiration des contemporains ; Philippe Mousket rapporte que les fameuses colonnes antiques que Charles fit venir de Ravenne furent transportées à Aix avec l’aide des démons :
J. mestre ki bien sot canter Les fîst venir par encanter;
Li deablcs les aporta Pour le ineslre ki l'cnorta.
D’après des textes français perdus, mais dont la Kariamagmts- Saga nous offre la traduction, cette cathédrale fut l’objet d’un miracle fort extraordinaire. Quand elle fut bâtie en marbre, couverte d’argent et de plomb, et même d’or eu plusieurs endroits, Charles la trouva un peu petite et supplia Dieu de l'agrandir, pour que tout le monde pût y tenir à l’aise : Dieu exauça ses prières, et tout d’un coup l’église se trouva beaucoup plus vaste (1, 12). L’inauguration de l’église et de la ville donna lieu à des fêtes splendides et à un immense concours de peuples ; le pape lui-même y assista avec une foule de barons et de prélats (I, 19). La cour plénière tenue à cette occasion est aussi décrite dans le Coronement Loeys :
Quant la chapcle fu bencoitc à Es,
Et li mostier fu dédie* et fer,
Cort i ot bone, tcle ne verroir mes;
X11I1. coûte gardèrent le palés.
(V. 27 et suiv.)
On y comptait 19 archevêques, 29 évêques, 26 abbés ; le pape y chanta la messe, et un évêque fît le sermon '.
Le chapitre xx de Turpin nous a laissé, évidemment d’après une chanson de gestes perdue, une belle description de la tente et de la garde de Charlemagne. On sent, dans ces créations de l’imagination populaire, tout le prestige exercé par le souvenir du grand empereur : <t Autour de son lit, chaque nuit, cent vingt des forts orthodoxes étaient toujours placés pour le garder, desquels quarante passaient la première veille de la nuit, à savoir dix à la tête
* L'amour de Charles pour son palais vivante dans le pars et dont nous parled'Aix est le sujet d’une légende encore rons plus loin.