LIVRE n
et dix aux pieds, dix au côté droit et dix au côté gauche, à la main droite l'épée nue, à la gauche un flambeau ardent. De la même manière, quarante autres pendant la seconde veille et les quarante derniers pendant la troisième le gardaient jusqu’au matin. »
La Chanson de Roland va plus loin encore, puisque, comme nous l'avons vu, elle fait protéger par un ange le repos de Charlemagne.
Son costume était très-simple, d'après le moine de Saint-Gall, et il aimait à opposer cette simplicité au faste des grands de sa cour.
Ses armes ont donné lieu à plusieurs légendes. L’épée Joyeuse est restée célèbre ; jnais on ne s’accorde pas sur la manière dont elle lui était parvenue. D’après Girard d’Amiens, elle appartenait à Pépin ; les bâtards, qui voulaient supplanter leur frère Charles, se l’étaient appropriée comme le reste du trésor de leur père; mais un fidèle serviteur l’avait soustraite et la remit à Charles après ses premiers exploits au service de Galafre ( f” 35, ri li). Suivant la Cronica general de Espana, c’était le roi more Braimant qui l’avait donnée à Galienne,et celle-ci en fit à son tour cadeau à Mainet (voy. plus haut, p. 236). La Karlamagnùs-Saga raconte que ce nom de Joyeuse lui fut donné par Charlemagne à cause de la précieuse relique qu’elle renfermait. En effet, le roi des Grecs, que Charles avait secouru contre les infidèles (voy. chap. vu), lui avait donné entre autres reliques la pointe de la sainte lance; U l’avait fait incruster dans le pommeau de son épée, qu’il appela depuis lors Joyeuse (1, 50). Ce récit de la compilation islandaise est confirmé par la Chanson de Roland (str. CLXXXV) :
Ascz savum de la lance parler Dunt noslre Sire fut en la cruiz naffret;
Caries en ad l'amure, mercit Deu !
En l'orct punt l'ad faite manuvrer.
Pur ccste honur e pur ceste bontet Li nums Joiuse l espéc fu dunet.
Il est assez difficile de bien comprendre l’éloge que le même texte donne à celte épée :
• Turpin traduit ce mot par Gaudiosa Jocosa (ch. xiv), et Guillelmua Brito par (ch. vin', le traducteur du Philomcnu par Jucunda.
LES RECITS
Luc h es ne fu sa per,
Ki cascun jur muet .XXX. clartez.
(Str. CLXXXV, t. 2302.)
U dit encore plus loin :
Lacet snn helmc, si ad ceinte Joiuse,
Ki pur soleill sa claretetnen muet.
(Str. CCX1X, v. 2990.)
Une autre propriété de l’épée de Charlemagne se trouve mentionnée dans un texte du treizième siècle, la Prise d'Alixandre :
L’empereur dit : a Foi que je doy L'espée de Saint Chartcm&ine Qui l'empire ot en son domainne.
Qui tremble quant on la lient nue,
J’ay grant joie de vo venue '. »
Une nouvelle qualité de Joyeuse, l'énumération d’autres reliques incrustées dans son pommeau, et des détails sur le reste de l’armure de Charlemagne se trouvent dans ce passage à' Aspremont (Ilist. litt., t. XXII, p. 310) :
Adonc a Karles ses armes demandé.
Dcsouz un adbre ot un paile geté :
Dui riche duc lui sont al pié aie,
Chascuns li a l’esperon d’or fermé.
Puis a vesiu un bon haubert safiré,
Que il conquis! au fort roi Mekabré SozTortclose à un estor champé* :
Trestout li pan furent à or safré.
Puis li lacierent un vert elmc gemme.
En trente lius entor le col noé.
Que Karlemaines conquist à Üuresté ;
Pierres i ot de moult grant noblelé,
Car eles sont de si grant poesté
Ne criement cop de nul branc arcré
Puis ceint Joieuse au senestre costé :
D’or est li pons, si est bien scelé ;
De saint Denis et de saint Honoré Reliques sunt, ce set on par verte
1 Ap. Fr. Michel, Glosmire à la chanim de R jland, s. v. Roland. D’après les romans du cycle de Guillaume au court Nez, Charlemagne donna Joyeuse a Guillaume. Ou la moutrait cependaut au
dix-septième siècle à Saint-Denis (Michel,
* Cet exploit de Charlemagne nous est inconnu : il se plaçait sans doute à quelque moment de l’expèdiüon d'Espagne.
Qui l'a sor lui jà no soit empensc Que au mangier l'ait on empoisoné
Une tradition fort ancienne racontait que la lance de Charlemagne était la sainte lance elle-même, malgré la contradiction de cette légende avec la précédente. Hugues-Capet envoya en présent à Ethelstan, roi d'Angleterre, ce prétendu trésor, « la lance de Charlemagne, que l’invincible empereur n’avait besoin que de brandir contre les Sarrasins pour revenir toujours victorieux; elle passait pour être la même qui, enfoncée dans le côté du Seigneur par la main du centurion, ouvrit aux malheureux mortels, par cette précieuse blessure, la porte du paradis (Guillaume de Malmesbury, dans Pertz, t. X, p. 4GÛ)». 11 est probable cependant qu’on la conservait aussi dans le trésor de Saint-Denis (voy. Chroniques de saint Denis, t. II, p. 210).
Le cheval de Charlemagne est appelé Tencendor dans la Chanson de Roland (str. CCXI.X, v. 2993); la h'arlamagniis-Saga lui donne le même nom Ce dernier texte nous apprend qu’il était de couleur grise, et qu’il avait été conquis en Espagne (I, 58); le poëme français raconte que Charlemagne en avait jeté mort Malpalin de Narbonne (voy. ci-dessus, p. 256). Le poëme de la Conquête de la Bretagne connaît seul le cheval Correngne, que l'empereur aurait conquis dans sa guerre contre Aquin ( üist . litt ., t. XXII, p. 407).
L’enseigne de Charlemagne, d’après la Chanson de Roland , n’était autre que l’oriflamme (str. CCXXIX, v. 3093); c’était originairement l’enseigne de saint Pierre, et elle s’appelait Romaine, mais l’épée Joyeuse ayant donné aux Français le cri de Montjoie, ■ou Montjoie la Charlon, elle avait aussi pris le nom de Montjoie (même strophe; cf. str. CLXXXV; Kar/amagnùs-Saga, I, 50). La tradition qui faisait remonter l’oriflamme à Charlemagne était d’aillleurs bien établie au douzième siècle, et on la voit plus d’une fois mentionnée et adoptée par les historiens \ Pour compléter les renseignements que nous avons rassemblés sur la personne de Charlemagne telle que nous la présentent les monuments poé-
1 Charles avait aussi possédé Duren- * Le texte porte Tmganiiu; ce n'est dal, dont il fit don à son neveu Roland ; qu’une altération de copiste, mais les nombreuses variantes de la tra- * Voy. du Cange, Dissertation sur l'on-
dition & ce sujet rentrent plutôt dans flamme, et Génin, préfacé de la Chanson l’histoire de Roland. de Roland.
les BBcrrs.
tiques, il nous reste à parler du nom même que ces monuments lui donnent, et que, dans les pays de race latine, l’histoire ellemême leur a emprunté. Les récits poétiques où il figurait sont en effet antérieurs à toute histoire écrite en langue vulgaire, et il est certain que sans leur exemple le nom de Charlemagne ne se serait pas perpétué jusqu’à nos jours, et que le fils de Pépin s’appellerait dan> l'histoire Charles I ou Charles le Grand *. Au reste, l’épithète de magnus. qui maintenant est soudée indissolublement au nom de Charles, en est séparable dans les plus anciens monuments en langue vulgaire :
Caries li reis, nostrc cmprrere magnes,
dit le premier vers de la Chanson de Roland; de même plus loin (str. CCLXY'II, v. 3611), l'ange, s’adressant à Charles, lui dit : « Roi magne, que fais-tu? » Le Coronement Loei/s dit aussi (v. 14) :
Li maines rois ot à nom Charlemaine *.
Mais le nom composé de Charlemagne fut de très-bonne heure employé, puisque les chroniqueurs latins, trompés par la forme, le rendent quelquefois dès le dixième siècle par Carlumannus ou Caro/omannus J.
Nous avons déjà mentionné les étymologies bizarres du nom de Charles ou du suffixe Magne qu'offrent certains textes poétiques (ch. 3); nous ajouterons ici l’interprétation du nom de Charles donnée parle Pseudo-Turpin : « Charles est interprété par lumière de la chair ( caro , lux), parce qu’il a dépassé en lumière de sciences et de vertus tous les rois charnels depuis Jésus-Christ *. » Le nom de Charlemagne ne sortit point des nations romanes s, qui l’avaient reçu des poèmes français, ce qui montre bien qu'il
* Les historiens français de notfe temps le nomment souvent Karl le Grand (A ut?. Thierry) ou Charles le Grand (H. Martin); mais la plupart, fidèles a la tradition, ont conservé le nom de Charlemagne, le seul qui soit vivant dans la mémoire de tous. Ses contemporains, germains ou romans, l’appelaient Karl ou Karle.
* Une autre version de ce texte, que noos avons adoptée plus haut (p. 362), dit : li tmeudre roi*.
* Voy. Pertx, SS., t. VU, table.
* Chapitre supplémentaire, dans Phil.
Mousket, t. Il, p. 630.
* Les italiens disent Carlomagno; les Espagnols Carlos Magna , séparant par l’écriture les deux termes d'un nom uni* que (sans quoi ils diraient Carlos el Magna) ; les Provençaux K irlcmaine ou Caries marnes ; les Anglais autrefois Charlemeynr , maintenant Charlemagne.
En français, on trouve Carlemaines, Challemamex, Karlemnine ; dans les trèsanciens textes Charles li maints.
a son origine dans notre poésie. Les Allemands, les Flamands, les Scandinaves *, le nomment Charles le Grand, et le poète néerlandais Jacob van Maerlant dit même : « Les Welches ’ l’appellent Charlemcine; je ne sais ce qu’ils veulent dire par là; on lit dans des livres véridiques qu’il s’appelait aussi Charles le Grand, comme on l’a vu \ »
Les textes qui comprennent mieux que Maerlant le sens du nom de Charlemagne ne sont pas d'accord sur l'occasion qui la lui fit donner. D’après Girard d'Amiens (P’ 67 r° B), il le prit après son couronnement, et simplement pour témoigner sa puissance et la grandeur de son empire. Albéric des Trois-Fontaines, suivant ici Hugues de Saint-Victor, attribue avec plus de raison ce surnom à la grandeur de son bonheur et de ses exploits (C 33 r* B). Philippe Mousket, d’après la légende latine de sainte Amauberge, rapporte le surnom de Grand 4 à une anecdote que voici : « Un jour que le roi venait de chasser dans ce pays (en Aquitaine), il s’arrêta dans une très-belle abbaye, située près du bois. Dans la forêt habitait une ourse, qui mangeait souvent les hommes qui s’v aventuraient. La voilà qui accourt soudain, et chacun de s'enfuir dans le cloître, en criant : « Voici l oursel » Nul n’y demeura, blanc ni brun ; le roi était dans l’église, et avec lui la sacristaine Landre; elle lui donna une barre qu elle trouva : « Sire roi, ditelle, tenez, défendez-vous. » Leroi prit la barre et fit trois fois le signe de la croix dessus. L’ourse entra dans l’église; le roi, de la barre, la frappa à la tête et la tua. Ses compagnons arrhèrent, et admirant le roi, qu’ils avaient laissé seul avec l’ourse, l’appelèrent depuis ce jour Charles le Grand (v. 4094 et suiv.). »
Mais une tradition fort accréditée faisait venir le mot Charlemagne de la réunion du nom de Charles avec celui de Mainet, qu’il avait porté dans son enfance. C’est ce que dit la Karlamagnùs-Saga, qui raconte, il est vrai, que Charles se déguisa sous le nom de Magnus dans des circonstances différentes des autres textes (voy. ci-dessus, p. 320) : nommé Charles au baptême, l’empereur prend en souvenir de cet épisode le nom de
* 11 faut excepter la Karlamagnüs- 4 11 n’a pas l’air de savoir que ce surnom
Saga ; mais c'est une traduction du fran- de Grand est le même que l’aflixe marne; çais : l'histoire dit : Karl den Store. mais il suivait un texte latin, sans doute
* Nom donné par les peuples tiois aux un des chapitres supplémentaires de
peuples romans. Turpin, qui avait très-probablement eu
* Dans Phil. Mousket, t. Il, p. 167. vue le nom vulgaire.
LES RECITS
Charlemagne (Karlamagnus) à la confirmation. Quant au nom de Mainet lui-mftme, on en reportait probablement le choix à l'orgine que nous avons rappelée plus haut, la naissance de Charles sur les bords de la Maine (voy. chap. 3); la chronique saintongeaise souvent citée semble croire qu’il fut baptisé sous ce nom. «Puis s’en torna Pépins en France, e quant il fu lai Magniez sis filz fu nez... Si'comemla Pépins à XXX barons de France que quant Magniez seroit temporaus, qu’il en fissent rei (M. B. I. fr. 5714, P 25 v» B). »
B ailleurs le nom de Charlemagne ne détruit pas celui de Charles; tous deux sont employés concurremment dans les textes poétiques '.
' Ce nom, qui doit donner régulièrement au cas sujet Charles, au cas régime Charte, est décliné très-souvent Charles - Charlon , sur le modèle des imparisyllabiques de la troisième déclinaison. Cette erreur se trouve déjà dans la Chanson de
Roland (str. III, v. 28 et pass.). Elle a donné lieu à une forme latine calquée sur celle-ci, Carlo, Cnrlonis (Pertz, 5S. t. VIII, p. 49). Au reste, le nom allemand Karl pouvait peut-être à aussi bon droit donner Carlo que Carolus