LES AMOURS ET LES MARIAGES DE CHARLEMAGNE
Nous avons parlé ailleurs (p. 3G) de la vision du moine Weltin; elle montre que, très-peu de temps après la mort de Charlemagne, on lui reprochait d’avoir eu des mœurs trop relâchées. Malgré l’admiration sans limites qui inspire d’un bout à l’autre de son ouvrage le moine de Saint-Gall, il est probable que son troisième livre, où il devait traiter de la vie privée de l’empereur, nous conserverait, s’il existait, des traces de cette opinion. Les poèmes chevaleresques dont il est l'objet semblent avoir oublié ce côté de la tradition, et nous ne pouvons affirmer qu'ils aient connu les légendes que d’autres monuments ont fait parvenir jusqu’à nous. L’une d’entre elles, cependant, ne leur était probablement pas inconnue, au moins dans sa première partie. C’est par celle-là que nous commencerons.
Charlemagne, dit la Karlamagnùs-Saga, eut à Aix un commerce illégitime avec sa sœur Cille, l'ius tard, il confessa à l’abbé Egidius tous ses péchés, mais il omit celui-là, le plus grave. L'abbé Egidius chantait la messe, quand l'ange Gabriel descendit des deux et déposa une lettre près de la patène. Egidius l'ouvrit ; il y lut le péché du roi, et l’ordre que Dieu lui donnait de marier sa sœur à Milon d’Anglers. Le lils qu elle enfantera dans sept mois, ajoutait la lettre divine, est de l’empereur, et il devra en prendre soin. Egidius prend la lettre, l’apporte au roi et la lui lit. Le roi s’agenouille, avoue non crime, et accomplit les ordres d’en haut : il donne sa sœur à Milon et le fait duc de Bretagne. Sept mois après, elle enfante un fils, qu’on baptise sous le nom de Roland (1, 36).
La forme Egidius qui se trouve dans ce récit indique évidemment une source latine. Cette source existe en effet dans la légeude
latine de saint Gilles ou Egidius de Provence (Boll. A A. SS. Sept. I, 299-314). Nous remarquerons toutefois que cette légende ne connaît que la partie miraculeuse du récit de la Karlamagnùs-Saga , et qu elle ne sptVifie pas le péché commis par l'empereur. Nous citons le passage que nous lui empruntons d’après la traduction du treizième siècle, contenue dans plusieurs manuscrits de la Bibliothèque impériale.
« Tant ala le renommée de lui et le loenge de se religion que ele parvint as oreilles Charlemaine qui estoit adonc rois de Franche. Quant li rois Karles oï parler de saint Cille qui si prodom estoit et menoit si sainte vie, il dessirra moult à parler à lui, si li envoia ses messages et manda par douches proieres qu’il ne laissast mie qu'il nel venist visiter. Quant saint Gilles oï les messages et que li rois le mandoit en tele maniéré, il atorna sa cose, et tant ala qu’ir
vint à Orliens De là s’en alla li sains bom à Charlemaine qui
le rechut à grant honor si com il dut faire. Quant li rois vit que le cose estoit vraie de le bone renommée que on li avoit del saint home dite, il fu moult liés, si le détint avec lui par ne sai quants jours par moult grans prières, si parlèrent entr’iaus deus de pluseurs coses et de pluseurs miracles, et del monde que on devoit moult desprisier. Entre ces coses prisa moult li rois le saint home qu’il dnignast prier à nostre Seigneur pour lui ; car il avoit fait .1. moult lait pechié que il n'avoit onques à nului dit, ne au saint home ne l'osoit dire. Quant vint lediemence, et il cantoit le messe, il pria nostre Seigneur por le roi là où il estoit el canon. Lors s’apparut li angeles notre Seigneur à lui, qui mist seur l’autel une chartre en qoi li peskiés le roi estoit escris tout si comme il l’avoit fait, et pardonés li estoit par la priere saint Uille se il se re-
pentoit tant seulement et le deguerpissoit Et quant li prodom
vit le cartre, il rendit grâces à notre Seigneur ; si conta au roi ceste cose et le pechié qu'il ne li osoit dire. Li rois reconnut son pekié qu’il avoit'fait, si li caï as piés, et si li pria qu'il li aidast envers nostre Seigneur par ses prières, et li sains hom li commanda que il plus ne le fesist. »
Ce récit, où le péché du roi n’est pas autrement raconté, remonte suivant les Bollandistcs au dixième siècle 1 ; comme tout ce qui était écrit en latin, il trouva une crédulité complète dans tous
' D'apres les Bollandistcs, le Kamlm Martel. L'époque où a vécu saint Gilles de la légendo latine désigna Charles- semble assez mal fixée.