LIVRE II
séc, il les pénètre, à la vue du cadavre défiguré, d’horreur et de regret. Charles jure de venger son loyal serviteur, du meurtre duquel tous accusent Macaire. Naime dit qu’en pareille occurrence un combatsingulier peut seul décider; mais personne n’osera combattre Macaire et sa puissante famille ; c’est le chien qui soutiendra l’accusation dont il est l’auteur; Macaire le combattra sans autre arme qu’un bouclier et un béton. Tout le monde accepte cette solution; les traîtres ne doutent pas un instant de la victoire de Macaire ; celui-ci entre plein d’arrogance dans la lice et se prépare à tuer d’un coup son indigne adversaire. Mais à peine le chien a-t-il aperçu Macaire qu’il s’élance sur lui avec rage, le saisit à la gorge avant môme qu’il s’y attende et roule avec lui par terre. Macaire aux abois appelle ses parents à son secours ; mais le roi a défendu sous peine de mort toute intervention dans le combat, et personne ne bouge. Seul, Galeran ', se confiant pour apaiser le roi dans ses immenses richesses, s’élance à travers la foule ; mais Charles, indigné de cette audace, s’écrie qu’il promet cent livres d’argent à qui arrêtera le coupable. Aussitôt toute la populace s'élance sur lui ; il cherche en vain à s’enfuir à cheval ; toutes les issues sont barrées par le peuple ; enfin un vigoureux vilain l’abat d’un coup de bâton et l’amène au roi, qui paye la récompense promise. Cependant le chien a tout-à-fait terrassé Macaire, qui alors demande grâce au roi, sur quoi on le délivre à grand’peine de son vainqueur. Mais Charles refuse toute grâce, et, voyant sa mort inévitable, Macaire avoue son crime et en reçoit le châtiment. Lui et Galeran sont attachés à la queue de vigoureux chevaux qui les traînent par tout Paris. Le chien, vengeur de son maître, retourne sur son tombeau, s’y couche et ne tarde pas à mourir; le roi le fait enterrer près du cimetière où son maître re-
historique sous Charles V. Voy. Wolf, Letstungen, p. 137; Grasse, l. I. Bullet, l. avait déjà montré par le passage d'Albéric que ce récit était fabuleux. Sur son origine, voyez la Préface de M. Guessard à Macaire. L’épithète de Montaryis vient de ce que le combat de Macaire et du chien était peint dans une salle du château de Montargis; Mont faucon a donné la gravure de cette peinture dans ses Motiurnenls, III, p. 70. Lu continuation d ‘Amis et Amiic a imité cette his-
1 Le texte espagnol dit Galalon, c'està-dire Ganelon ; mais on voit de suite que c’est une altération, la mort de Ganelon étant trop célèbre pour qu’on ait pu lui en supposer une autre. Albéric l’appelle ù a lier on de Bac aire, sans doute de Beaucaire , et c'est là la vraie forme. Le livre hollandais ne parle pas de cet épisode.
* On reconnaît ici l'histoire du chien de Montargis, que Robert Gaguin et tant d'antres après lui placent comme fait
LES RÉCITS
Cependant Sibile restée seule, rencontre fort heureusement pour elle un vilain, nommé Varocher ", espèce de géant grotesque, mais bon, qui se fait son guide et son protecteur. Tous deux s’acheminent vers Constantinople, où Sibile veut se retirer chez son père; mais, surprise en voyage par les douleurs de l’enfantement, elle met au monde, en Hongrie, chez le bourgeois Joseran son hôte, un fils qui est reconnu pour être de sang royal à une marque qu'il porte sur l’épaule et que le roi de Hongrie, Louis, tient sur les fonts de baptême. Une longue maladie retient Sibile chez Joseran, et Louis est déjà un jeune homme quand elle se remet en route. La petite troupe se grossit du bon larron Grimoard v et de l’oncle même de Sibile, le frère de l’empereur Richer de Constantinople, qui quitte, pour accompagner sa nièce, l’ermitage où il vivait depuis longues années, et où elle l’a retrouvé par un surprenant hasard. Ils s’en vont d’abord à Rome, et racontent leur histoire au pape, qui, touché des malheurs et de la vertu de Sibile, s'embarque avec eux pour Constantinople. L’empereur, indigné du traitement qu’a subi sa fille, rassemble une immense armée, traverse l’Europe et porte la guerre en France sans autre explication. Aimer! de Narbonne s’oppose aux Grecs et leur livre un combat acharné; mais, apprenant de Louis qui il est, il se joint à ses partisans, et lui donne même pour femme sa fille Blanchefleur*. Varocher ne peut résister au désir d’aller voir sa femme et ses enfants; il n’est pas reconnu par eux, mais il l’est par son fine, dont les joyeux braillements le saluent. 11 annonce à sa famille des temps meilleurs, et il pénètre en revenant, déguisé en pèlerin, dans le camp de Charlemagne, auquel il parle familièrement, et dont il dérobe audacieusement le cheval '. Après divers combats, dans l’un desquels Varocher est fait prisonnier et ensuite délivré
toire, en la chargeant outre mesure, et * L’espagnol et le néerlandais disent en faisant du chien un singe. Guiomar. Alliéric dans notre manuscrit
1 Nous resserrons beaucoup, à partir l'appelle Grimoardus ( Leibniz a 1md’ici, l'analyse de notre poème, qui offre primé Girimardut) ; les fragments ont maintenant moins de traits intéressants l’abréviation Gri. Macaire ne connaît l>our nous. pas cet épisode.
1 Les livres espagnol et néerlandais ‘ Dans les poèmes sur Guillaume au l’appellent Banupul ou flaroyne/, Albéric court Nez, ta femme de Louis, fils do Il drochmu. Le poeme de Macaire, dont Charlemagne, est aussi Blanchefleur , nous parlerons tout à l’heure, le nomme fille d’Aimeri de Narbonne et saur de Varivher; les fragments de Reifîenberg Guillaume.
n’ont que l’abréviation For. ‘ C’est l imitation parodiée d’un épi-
9 Voy. ci-dessus, p. 229. sodé de Renautde Montauban.
par le larron Grimoard l’empereur est étroitement assiégé dans une forteresse ; il fait demander des secours au duc de Lombardie, qui ne lui promet de l’aider qu’à la condition qu’il prêtera enfin l’oreille aux propositions de paix qu’il a rejetées à plusieurs reprises. Cependant le pape était parvenu à faire accepter des deux partis un armistice qu’il emploie à adoucir des deux côtés les esprits. 11 conseille aux alliés de la reine d’essayer de fléchir par les prières l’obstination hautaine de Charles, qui ne cédera jamais à la force. On suit son conseil : tous les hommes de l’armée grecque, nu-pieds et en chemises, puis les femmes, dépouillées jusqu'à la ceinture, viennent en longue et humble procession supplier à genoux l’empereur de reprendre son épouse innocente. A la vue de ce touchant cortège, en tête duquel marchent le pape, l’empereur Richer, Sibile elle-même et le jeune Louis, en entendant leurs prières plaintives, Charlemagne se sent touché et vaincu, et ne peut résister plus longtemps aux mouvements de son cœur. 11 détache son propre manteau de pourpre pour couvrir la nudité de sa femme, embrasse son fils, se réconcilie avec Richer et pardonne même à l’insolent Varocher en considération de son dévouement à Sibile. Les traîtres, auteurs de tout le mal, sont punis comme l’a été Macaire; les nouveaux alliés entrent ensemble à Paris, et le mariage de Louis avec Blancheflcur est célébré au milieu de l’allégresse générale.
Tel est le poème de la Reine Sibile, et cette analyse montre qu’il appartient, dans l’épopée carolingienne, à une formation déjà secondaire; M. Guessard le rapproche avec raison de Un on de Bordeaux; il semble comme ce poème avoir été une des meilleures productions de la fin du douzième siècle, l’œuvre d’un de ces trouvères qui essayèrent de rajeunir la vieille matière épique. 11 repose toutefois sur une tradition et probablement même sur un poème plus ancien. Le style en était bon, à en juger par les fragments dont nous avons parlé plus haut.
La perle de la Reine Sibile n’est que très-imparfaitement compensée par la conservation d’un poème sur le même sujet, qui fait partie de la compilation du manuscrit XIII de Venise (voy. p. 171), et qui a été récemment publié à deux reprises5, honneur dont il
• On retrouve encore ici l’imitation et de Madeqnin dans Jean de Lamon. du rôle et des sorcelleries de Basin ' Par M. Mussafia, dans la seconde
LES RÉCITS
nous semble peu digne1. Dans cette composition, la reine ne s’appelle plus Sibile, mais Bianchefleur on a désigné l’ouvrage par le nom de Macaire, qui y joue, comme dans Sibile, le rôle du traître. Le récit est d’une sécheresse incroyable, d’une grossièreté qui indique l’extrême décadence de l’art, et est complètement dénué de l’intérêt que jettent dans le poëme analysé plus haut les divers épisodes qui s’y mêlent. Les deux éditeurs diffèrent sur la question de savoir à quelle cause il convient de rapporter les différences des deux textes. D’après M. Mussafia (p. 4), l’auteur du Macaire a supprimé volontairement tous les épisodes; d’après M. Guessard, c’est l’auteur de la Reine Sibile qui les a ajoutés au récit primitif, et le texte de Macaire a pour base un poëme plus ancien que celui qu’a connu Albéric. Cette hypothèse nous semble la plus vraisemblable; mais il faut remarquer que le poëme original, en France du moins, a été tout à fait éclipsé par le renouvellement, car toutes les allusions qu’on connaît se réfèrent au récit que nous avons résumé ci-dessus.
Le même sujet est traité dans un poëme allemand du quatorzième siècle, appelé Y Innocente reine de France ' ; les noms y sont supprimés, mais, sauf la fin qui est très-abrégée et imitée d’autres légendes ', l’histoire est la même; il n’y manque ni le nain ni le chien fidèle.
Hiidegarde, qui fut très-réellement l’épouse de Charlemagne, est l’héroïne d’un récit qui n’est pas sans analogie avec celui que nous venons de rapporter. Dans une absence de Charles, Taland, son frère, veut séduire la reine. Elle feint de se prêter à ses désirs, mais trouve moyen de l’enfermer dans une tour, d’où elle ne le laisse sortir qu’au retour de l’empereur. Taland accuse alors la reine de l’avoir tenu prisonnier pour échapper à son active surveillance et se livrer en toute sûreté à de coupables plaisirs. Charles le croit, et ordonne de conduire la reine dans une
partie de tes AlifrnnzOsisehe Gedichte (1863), et par M. Guessard dans le tome IX de la Collection des anciens pontes de la France (1865). La préface de ceUe dernière édition est un curieux chef-d'œuvre d’érudition spirituelle.
XI. Guessard a en outre accompli avec un succès qu'on n’aurait osé espérer le travail plus ingénieux que profitable de restituer à la langue fran-
çaise ce texte italianisé ou plutôt italien.
• La femme de Charlemagne s’appelle Blanchefieur dans les poèmes qui se rattachent X la petite geste de Nanteuil (voy. ch. v, a"-*0).
• Publié dans Hagen, Gesammtabenteuer, p. 169, Cf. Massmann, Kaiserchronik, 111, p. 907 ; M. Guessard en a donné l’analyse.
• De Rerie au grand pied.