LIVRE II
forêt, de lui crever les yeux et de l'y abandonner. Elle est heureusement sauvée ; mais Taland est bientôt puni de son crime : il devient lépreux, et tous les remèdes sont impuissants à le guérir. 11 apprend qu’à Rome vit une femme qui excite l’admiration par sa science médicale ; il y va avec l’empereur, et en effet elle le délivre de son mal. L’empereur veut la voir; elle stipule que le lendemain de cette entrevue elle se lera religieuse. Comme on le devine, c’est Hildegarde; elle révèle à Charlemagne le crime de Taland, obtient que son frère lui fasse grâce de la vie, et entre dans un cloître où elle meurt en odeur de sainteté.
Cette légende est originairement tout à fait étrangère à Charlemagne. Vincent de Beauvais, qui la rapporte, parle seulement de quidam imper ator ; et les nombreux ouvrages où on la retrouve sous des formes très-variées laissent l'anonyme aux divers personnages ou leur donnent des noms imaginaires C’est vraisemblablement dans une chronique allemande que ce récit fut pour la première fois mis sur le compte d’Hildegarde *; Frischlin, dans sa tragédie latine d’ Hildegarde , avait sans doute puisé à cette source, ainsi qu’un livre populaire suédois, imprimé au dixseptième siècle \ L’histoire est d’origine orientale : elle se retrouve presque textuellement dans le conte de Repsima, qui fait partie des Mille et un Jours,
L'impératrice Hildegarde a été en Allemagne le sujet d’un autre récit, qui se trouve dans le chroniqueur-poète Enenkel, dont nous avons déjà parlé à une autre occasion. Cette belle légende, que d’autres chroniques ont reproduite, mérite d’être racontée ici ‘ :
Pendant que l’empereur Charles était eu Hongrie, occupé à combattre et à convertir les païens, le bruit vint à Aix qu'il était mort. Aussitôt la violence et le crime s’affranchirent des liens de la crainte ; des désordres de tout genre se commirent, et bientôt
1 Voyez l'énumération de ces récits dans Bâckstrüm, Svenska Folkbockcr , t. I, p. 264 et suiv. Cf. aussi F. Michel et Monmerqué, Théâtre Français au moyen âye.
* Grimm cite comme autorité les Annales Cwnftidonetmes (de Kempten, dans le diocèse de Constance) ; nous n’avons pu retrouver ce texte (voy. Grimm- Theil, t. Il, p. 120).
* Réimprimé par Bâckstrdm, pag.
266-268. Backstrdin dit cependant que le livret suédois est simplement traduit de V i ucent de tien uvais; mais il est certain que Vincent ne nomme pas ses personnages.
4 Le récit d’Eneukel a ôté donné par Mossmann, Kniserchromk, III, p. 1033- 1038. Le poète Rogge en a fait une ballade assez réussie (Simrock, Kcrl. fiel denbuch , p. 81).
LES RÉCITS
le pays fut en proie à une dévastation terrible. Le conseil s’assembla alors, et on enjoignit à l'impératrice d’avoir à prendre un nouvel époux; l’un des principaux barons devait remplacer l’empereur mort. Mais Dieu veillait sur son fidèle serviteur; il lui envoya son aDge, qui lui révéla le danger qui le menaçait à Aix, et lui apporta les moyens d’y parer. « Prends ce cheval, lui dit-il; il te conduira en un jour jusqu’à Raab; là tu en trouveras un second qui te mènera dans le même temps à Passau ; à Passau sera préparé un poulain qui ne mettra que vingt-quatre heures pour te faire arriver à Aix, la veille du jour où le mariage doit se célébrer. » L’empereur part, et arrive en effet en trois jours à Aix-la-Chapelle. Il va à l'hôtellerie, et se fait éveiller à l’aube. Puis il se rend dans la cathédrale; il revêt les ornements impériaux dont il connaît la place, et, la couronne sur la tête, il s'assied sur le trône préparé devant l’autel, et place sur ses genoux son épée nue. Quand le cortège nuptial entre dans l’église, on croit d’abord voir un fantôme dans l’empereur droit et muet; mais il se fait bientôt reconnaître, pardonne à llildegarde, et rétablit l’ordre dans l’empire
Cette histoire ne se trouve dans aucun texte français; mais un récit qui a la plus grande ressemblance avec elle forme un des meilleurs épisodes du livre VII (inédit) des Reali di Francia , qui, comme nous l’avons montré ailleurs (p. 188) l’avaient pris dans Nicolas de Padoue *. Nous avons dit plus haut (1. H, chap. îv, 2) que Nicolas fait accomplir à Roland un long et aventureux voyage à travers les contrées orientales. Quand il revient de cette promenade, Charlemagne lui raconte entre autres choses que depuis bien longtemps il n’a pas eu de nouvelles de France ; il y a laissé Macaire, de la maison de Mayence, comme gouverneur. Le traître avait mis à mort les messagers de l’empereur, intercepté ses lettres, et répandu le bruit que Charles et tous scs hommes avaient été tués par les Sarrasins ; il a dans Paris un parti considérable, et, au moment où Charles et Roland s’entretiennent, il se prépare à épouser la femme de l’empereur et à usurper sa couronne; la cérémonie doit avoir lieu le lendemain. Roland apprend tout cela
• La chronique de VVeihenstephan ra- femme de Charlemagne, quand celui-ci conte en abrégé la même histoire revient miraculeusement.
(ch. xit). Suivant ce texte, c’est le roi 1 Le poème de la Stagna l’a versifié à d'Angleterre qui se dispose à épouser la sou tour d'après les Rrah.