‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 195 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

nous apprend d’abord que ce fils était né dans des conditions peu favorables ; c’est Charlemagne lui-môme qui le raconte àses pairs assemblés (v. 87-93) :

« C. ans avoic, de vreté le saciés ;

Sel me manda chil que tôt peut jugicr.....

Que jou geüssc à ma fronce moillier;

Et jou le fis de gré et volentiers,

Si cngerrai .1. malvais irctier. »

On ne voit pas bien pourquoi Celui qui peut tout juger avait donné au vieil empereur cet ordre bizarre ; au moins, quand il ordonna la même chose à Abraham, lui lit-il naître un fils pieux et bon, et non un mauvais héritier, qui ne doit même pas hériter. En effet, embusqué avec des traîtres pour assassiner les fils de Séguin de Bordeaux, Chariot est tué par Huon, et la vengeance que l’empereur en tire forme le sujet du poème. Il faut remarquer d’ailleurs que le caractère de Chariot va s’empirant sensiblement avec le temps; dans Ogier, il est violent, téméraire, jaloux, mais brave, loyal (témoin sa conduite dans le combat singulier avec Caraheut) et même, à un certain moment (voy. p. 309) d'une générosité toute chevaleresque : dans fluon il est devenu lâche et traître, et ne rachète ses vices par aucune vertu. Cette histoire ne lui est pas particulière : la poésie primitive est impartiale ; elle peint amis et ennemis avec leurs vertus et leurs défauts ; le demiart qui la suivit en France se montra surtout par la grossièreté avec laquelle il chargea dans ses tableaux tous les traits des personnages opposés ; c’est ainsi que le type du traître, si grand dans Ganelon, tomba bientôt dans les niaises exagérations des œuvres semblables à Macaire ou à Parise la Duchesse, et que Charlemagne lui-même, terrible et impérial dans sa lutte contre Ogier, devint, comme nous l’avons vu, le jouet ridicule de ses vassaux rebelles dans les poèmes postérieurs. Si l’épopée grecque avait suivi la même marche que la nôtre, Hector fût devenu un lâche, et Agamemnon un mannequin.

La chronique française du manuscrit 5003 (voy. p. 104) nous a conservé en substance une chanson où figure encore Chariot, bien qu’épisodiquement, et qu’on ne connaissait que par une allusion d’Albéric des Trois-Fontaiues *. Voici le résumé que donne

1 8. a. SOI. « Quod cornes Aurélia- tor Ludovici, sed Uuiilelmus Aurasiconnensis Arnais voiuit regnare, et esse tu- sis lorütcr restitit; gui Arnait fuit pater

UES RECITS

de ce poème, qu’on peut appeler Amais d’Orléans, le chroniqueur du quatorzième siècle ' :

« L’empereur Karlemaine, quant il aloit hors et menoit son ost et sa chevalerie, laissoit le gouvernement de sa terre à Chariot son filz, mais onques Chariot ne fut amé des François. Chariot avoit un mestre qui ot nom Aymer, comte du Mans, qui le gouvernoit : cil Aymer lui fist faire moult de mauvaises entreprinses. Il déshérita un duc d’Orliens a pelé Arneis, et estoit sire de Melun, et avoit espousé une des filles l’empereur, seur de Chariot, apelée Belicent. Et avoit adonc à Melun ung chastellain apelé Ancellin, qui avoit XIIII filz, qui tint Melun par armes contre Chariot. Arneis ot un filz de Belicent sa femme, qui depuis occist Aymer devant Chariot pour la traïson qu’il avoit mise sus à son père. Ce filz avoit nom Sansonnet, et dit l’histoire qui parle de luy en roman que cestui Sansonnet tint depuis le royaume de Hongrie de par Lohier, ung des fils Karlemaine, qui se fist empereur. Et si raconte l’istoire ou rommant de la vie Guillaume d’Orange que cestui Arneis après la mort de l’empereur Karlemaine se volt faire roy de France et débouter Loys le fils de l’empereur, dont Arneis fut occis de l’entreprise Guillaume d’Orange, et donna l'empereur Loys Arnault, le. filz Aymery de Narbonne, frère de Guillaume d'Ûrange, la duché d’Orliens et la duchesse *. »

On voit que les fils de Charlemagne ne tiennent pas une grande place dans les poèmes français s. Les Italiens, que nous sachions, ne leur en ont pas fait une plus grande ; nous ne trouvons à relever qu’un poëme publié à Venise en 1566, qui célèbre en quarante-trois chants les exploits absolument fabuleux d ' Artcmidoro, fils du grand empereur, chevalier de Mammilia, puis époux de la vaillante reiue Imperia, qui lui donna la mort; l’auteur, Mario

Samoneti de unu torore Karoti ( lises Ludnvia). » (F* 44 r" A).

• II y a ici une confusion. Lo lovai Arnais d'Orléans, calomnié par Aymer et vengé par son ttls, ne peut être le traître Amais d'Orléans (qui d'ailleurs est tué par Guillaume avant et non apria la mort de Charlemagne ; voy. ci-dessus, p. 400). Comme Albéric fait la même erreur, elle émane probablement de l'auteur du

poème. — Los derniers mots nous expliquent comment Albéric (voy. à l'Appendice, n» I!) appelle Arnaud d’Orléans celui des dis d'Aimeri que tous les autres textes nomment Arnaud de Girone.

* Nous avons rapporté plus haut (1 II ch. 8) les récits où Roland est considéré comme fils de Charlemagne ; rappelons aussi ce que le moine de Saint-Gall rapporte de Pépin le Bossu (voy. ci-dessus, p. 40).

Teluccini, surnommé le Bemia, et l’ouvrage sont également obscurs

Une romance espagnole, el Palmero «,1e Pèlerin, » raconted’une façon poétique une aventure sans doute inconnue en France. Un jour un paumier, couvert de mauvais habits, entre à la cour de l’empereur. « Il salue l’archevêque, il salue le cardinal », mais non Olivier et Roland, qui ont laissé leur cousin captif chez las Mores. Il finit même par donner une biiffe à Roland, qui lui avait infligé un démenti ; et on va le pendre, quand il se fait reconnaître pour le fils de Charlemagne *.

Une fille de Charlemagne parait dans une chanson de gestes d’une façon tout à fait épisodique et peu honorable. C’est la belle Belissent, qui, dans Amis et Amile, n’est pas séduite par Amile, mais le séduit au contraire et n’arrive même à ses fins qu’en se faisant passer pour une autre; cette faute est la source de tous les malheurs qui suivent; mais il faut reconnaître qu’une fois mariée Belissent est fidèle à tous ses devoirs d'épouse et de mère. Ses amours avec Amile sont le sujet d’une charmante romance espagnole, où les faits et les noms sont altérés, mais pas assez cependant pour qu’on puisse méconnaître le curieux récit du poème français *. Au reste, disons-!e en passant, toute cette histoire d’Am/s et d' Amile est originairement étrangère à Charlemagne, et n’a peut-être été rattachée au cycle que par l’auteur même du poème qui nous est parvenu *.

Une autre Belissent, également fille de Charlemagne, figure dans le petit poème d’0/«uc/( voy. ci-dessus, p. 353, 260); elle épouse le héros du récit, Sarrasin converti au christianisme •.

Une légende beaucoup plus célébré que celles-là met en scène, sous le nom d’Emma, une fille de Charlemagne qui, comme Belissent, mais moins effrontément, sacrifie ses devoirs à son amour. Il est inutile de répéter ici cette histoire d’Eginhard et Emma,

' Fernrio, t. Il, p. 279. * Voyei Y Introduction de M. Conrad

* Wolf, Primavrra, t. II, p. 409. Hoffmann à son édition d’Amis et Amile

* Wolf, Primavrra, t. Il, p. 417. C’est et Jourdain de Blaye.

la romance de la Linda Metùendra; * Yoy. aussi ci-dossus, p. 403, le rél’amant s’appelle ici Ayruelo. sumé d’Armis dtOrUaru.

LES RÉCITS

racontée dans des chroniques allemandes, attribuée par Guillaume de Malmcsbury au secrétaire et à la sœur de l’empereur d'Allemagne Henri V, admise sans difficulté comme historique jusqu’à nos jours, et soutenue encore, il n’y a pas longtemps, par des critiques qui remplaçaient le jugement par la bonne volonté Les postes modernes l’ont souvent chantée ; mais on ne la trouve pas dans les chansons françaises. En revanche, les romances espagnoles en ont conservé le souvenir, quoique bien altéré ; le nom de Gerineldo (Eginhard), tout à fait inconnu à nos traditions poétiques, prouve quelles ont puisé dans les chroniques , comme cela leur est d’ailleurs arrivé plus d'une fois

1 Voyez Grasse, Sagtnkrrise, p. 351; suivantes ;TeuIet, Eginhard, tome I, etc. Ideler, Emhard, tome II, page 188 et * Voy. ci-dessus, p. 215.

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