‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 199 sur 246 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

en naissant d'un bout de la caverne à l’autre. Enfin, ne pouvant plus supporter cette pénible existence, il part pour chercher fortune, et laisse Berte à Sutri vivant d’aumône avec son fils Roland. Un jour, Charlemagne revenant de Rome s’arrête à Sutri, sans que sa sœur en sache rien ; telle est l’occasion de la scène suivante, dont nous traduisons le récit d’après les beaux vers d’Uliland (dans Simrock,AW. Heldenbuch, p. 169) :

« Le roi Charles était assis à table, dans la salle toute dorée. Les serviteurs allaient et venaient sans trêve, portant les coupes et les plats.

« Les flûtes, les vielles, les chants, réjouissaient tous les cœurs; mais le son harmonieux n’arrivait pas jusqu’à la solitude de Berte.

« En dehors dans la vaste cour étaient assis beaucoup de mendiants ; ils se réjouissaient de boire et de manger plus que du son des instruments.

« Le roi jette les yeux sur leur foule par la porte ouverte; à travers les rangs épais se glisse un bel enfant.

« L'habit de l’enfant est étrange, de quatre couleurs cousues ensemble; il ne reste pas avec les mendiants, il regarde dans la salle.

« Dans la salle entre le petit Roland, comme si c’était sa maison; il enlève un plat du milieu de la table et l'emporte sans mot dire.

« Le roi se dit : « Que vois-je là? c’est une étrange façon ! » Mais comme il ne dit rien à l’enfant, les autres le laissent faire aussi.

« 11 se passe un peu de temps, et le petit Roland rentre dans la salle; il s'avance hardiment près du roi et saisit sa coupe d’or.

« Eh ! halte-là, hardi gamin ! » s’écrie le roi. Le petit Roland ne lâche pas la coupe; il regarde le roi en face.

« Le roi avait l’air sombre et fâché, mais force lui fut bien de rire : « Tu entres dans ma salle dorée comme dans la verte forêt.

« Tu enlèves les plats de la table royale, comme on cueille les « pommes d’un arbre; tu puises comme à une fraîche fontaine « l’écume de mon vin rouge.

« — La paysanne puise à la fraîche fontaine, elle cueille les « pommes des arbres; à ma mère conviennent gibiers et poissons « et l’écume du vin rouge.

« — Ta mère est-elle si noble dame que tu le dis, enfant?

LES RÉCITS. 4M

« Alors elle a un château brillant et une maison bien montée?

« Dis-moi, qui est son écuyer tranchant? dis-moi, qui est son « échanson? — Ma main droite est son écuyer tranchant, ma « main gauche est son échanson.

« — Dis-moi, qui sont ses sentinelles? — Ce sont mes yeux « bleus. — Dis-moi, qui sont ses chanteurs? — Ce sont mes lè- « vres rouges.

« — Eh bien I la dame a de bons serviteurs î Mais elle aime u une livrée bizarre, qui ressemble à l’arc en ciel avec toutes scs u couleurs.

« — J’ai terrassé huit garçons de chaque quartier de la ville, « ils m’ont apporté comme tribut du drap de quatre couleurs.

« — La dame a, Dieu me pardonne 1 le meilleur serviteur du « monde C’est sans doute la reine des mendiants, qui tient table « ouverte?

« Une si noble dame ne peut rester loin de ma cour! allons, « trois dames! allons, trois seigneurs ! allez me la chercher »

u Dame Berte tient les yeux baissés, elle n’ose dire une seule parole. Le petit Roland lève ses yeux clairs et salue son oncle à voix haute.

« Et le roi dit, d’une voix plus douce : « Relève-toi, ma sœur; « pour ce cher enfant il te sera pardonné. »

Dame Berte se lève pleine de joie : « Eh bien ! mon frère, le « petit Roland te rendra le bien que tu me fais.

« D deviendra, comme toi, un modèle de héros. Il portera les « couleurs de maint royaume sur son enseigne et son écu.

« Il mettra dans le plat de maint roi sa main libre et hardie; il « rendra à sa patrie éplorée l’honneur et la joie. »

Milnn, revenu, rentre aussi en grâce, et Roland devient peu à peu le plus brave et le plus cher à l’empereur de tous ses guerriers.

La partie des 1 ïcali qui raconte cet épisode a été le sujet d’un petit poème intitulé Innamoramento di Milotxe d’Anglante, qui se réimprime sans interruption depuis le seizième siècle. Nous l’avons vu vendre, dans une édition toute populaire, à Florence et à Livourne '. De ce poème viennent deux romans espagnols,

1 M Alcssaiulro d’Ancona, qui dirige littérature italienne, annonce entre auunu collection d’anciennes œuvres de la très une nouvelle édition de ce poème. Il

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