‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 204 sur 246 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

quelques autres romans, tout à fait étrangers à la guerre d’Espagne, tels que le Voyage, de Charles à Jérusalem et les Douze Pairs en Perse ou Simon de Pouille (voy. ci-dessus, p. 342). Elle se répandit beaucoup hors de France : les romances espagnoles regardent les douze pairs, los doce gui a una mesa comen pan, comme une institution chevaleresque; Nicolas de Padoue a tiré de la même idée un heureux profit dans l’épisode de Malceris ( Prise de Pampelune.v. 482 et suiv.); en Angleterre, on en vintà forger le mot dosyper ou dosepcr, au singulier, pour désigner un paladin de Charlemagne. Mais tout cela, nous le répétons, ne se trouve pas dans les traditions les plus anciennes.

On conçoit que les noms des douze pairs aient varié. Du moment qu’on les considéra comme les douze apôtres de la prédication belliqueuse dont Charlemagne était le chef, on voulut faire entrer parmi eux tous les guerriers les plus illustres que la poésie lui attribuait. Les douze pairs de la Chanson de Roland, célébrés sans doute dans des poèmes fort anciens, furent oubliés de bonne heure, et, sauf Roland et Olivier, leurs noms n’offrirent plus d’intérêt. Ce sont, d’après le texte d’Oxford : Roland, Olivier, Gerin et son compagnon Gerer, Berenger, Oton, Samson, le Gascon Engelier, Ivon et Ivoire ‘, le vieil Anséis et Girard de Roussillon. Le Pseudo-Turpin, bien qu’il ne dise mot des douze pairs, connaît encore tous ces noms; mais de bonne heure on en changea queiques-uns. Déjà la Karlamagnùs-Saga (1,59) supprime Anséis et Girard, qu’elle remplace par Turpin et Gautier de Lum, qui meurent en effet, d’après la Chanson de Roland, à Roncevaux avec les pairs. Chaque texte a sa liste particulière; nous en avons rassemblé un certain nombre que nous donnons à V Appendice. Roland et Olivier sont les seuls qui se retrouvent partout. Tous les poèmes français de la seconde époque admettent Naime de Bavière et Ogier le Danois. Dans Fierabras, on voit apparaître des héros tout nouveaux, dont quelques-uns même, comme Richard de Normandie, sont étrangers au cycle, dont d’autres (Bérard de Montdidier, Gillimer l’Escot, Aubri le Bourgoing, Basin) appartiennent à de tout autres parties. Il n’y a plus que Roland et son inséparable ami qui se retrouvent ici parmi les guerriers de lapre-

' lin vers passd dans la strophe LXV que Turpin et Gantier de Lum font par- ( cf. les variantes) a fait supprimer ici tie des pairs; mais cf. CXLIX, 1893, et Ivon et Ivoire, de sorte qu’on peut croire CLXXX1X, 2406.

LES HÊC1TS.

mière liste. Il yen a trois autres dans le Voyage à Constantinople; mais ce qui indique là une date encore plus récente, c’est la présence sur la liste de six héros appartenant à la geste des Narbonnais,et par conséquent tout à fait étrangers, dans l’origine, à celle de France (voy. ci-dessus, p. 80).

Un poète allemand de nos jours, qui a doublement contribué, par ses vers et par ses travaux d’érudition, à faire revivre la légende carolingienne, n’est pas plus fidèle à la liste du Roland dans la ballade suivante, que nous traduisons parce qu’elle exprime bien la plus ancienne conception poétique de Charlemagne et qu’elle est d’ailleurs pleine de naïveté :

« Le roi Charles naviguait sur la mer avec ses douze compagnons; vers la terre sainte il naviguait, et voilà que l'orage l’assaillit.

« Alors Roland, le hardi champion, se mit à dire : « Je sais bien « l’art de l’escrime et du combat; mais cet art m’est fort inutile « devant les vagues et les flots. »

« Sire Ogier de Danemark dit ensuite : « Je sais toucher de la « harpe ; mais à quoi cela me sert-il, quand les vents et les vagues o font un tel fracas? »

« Sire Olivier n’était pas joyeux non plus, il regardait ses armes : « Je ne m’afflige pas tant pour moi que pour Hauteclaire! »

« Alors le perfide Ganelon dit, mais il ne le dit que tout bas : « Si je savais un moyen de m’en tirer, le diable pourrait bien « vous emporter tous 1 »

« L’archevêque Turpin soupirait beaucoup : « Nous sommes les « combattants de Dieu; viens, doux Sauveur, sur les flots, et « daigne nous sauver du péril! »

« Le comte Richard sans peur parla : « Vous autres, esprits « de l’enfer, je vous ai rendu plus d’un service; maintenant tircz- « moi d’ici ! »

« Sire Naime fit une remarque : « J’ai donné de sages conseils « à plus d’un ; mais en mer rien n’est plus rare que de l’eau douce « et un bon avis. »

« Et le vieux sire Rio! se prit à dire : « Je suis un vieux combattant, et je voudrais finir par laisser mon vieux corps au sec. »

« Il y avait sire Gui, un courtois chevalier; il commença à chanter : « Je voudrais être un petit oiseau ; je m’envolerais bien vite u au idd. »

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