‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 206 sur 246 · LES SOUVERAINS CONTEMPORAINS DE CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

LES SOUVERAINS CONTEMPORAINS DE CHARLEMAGNE

La tradition française, représentée par les Chansons de gestes, ne connaît qu’un pape avec lequel elle mette Charlemagne en rapport ; elle nomme ce pape Milon. C’est lui qui figure dans la première branche de la Karlamagnùs-Saga (I, 6) et dans la chanson à' Aspremont, et dans plusieurs autres poèmes. Plus fidèles à l’histoire, les légendes allemandes, comme nous l'avons dit ailleurs (p. 406), connaissent le pape Léon, mais elles en font le frère de Charlemagne. Les Reali di Francia ont aussi conservé Léon, sur lequel ils ont un récit intercalé dans le Mainet (voy. ci-dessus, p. 243), et lui donnent pour père Bernard de Clermont (V, 9; cf. VI, 40), ce qui le range dans la grande famille à laquelle appartient Renaud. Divers textes, étrangers à la littérature poétique, rapportent sur ce pape une légende qui nous intéresse particulièrement à cause du rapport qu’elle a avec Charlemagne. L’histoire de cette fable est d’ailleurs curieuse à suivre; elle nous offre un exemple intéressant de la manière dont se propagent et s’accréditent les récits merveilleux. Le pape Léon III, qui fut exalté en l’année 798, trouva à Rome un nombreux parti trèsmal disposé pour lui, et conduit par les deux neveux de son prédécesseur Adrien ; un jour, une émeute éclata ; on s’empara de sa personne, et on voulut lui crever les yeux ; u mais, dit l’historien grec contemporain Théophanc, on ne put le priver entièrement de la lumière, ceux qui devaient l’aveugler étant des hommes compatissants qui l’épargnèrent. » Longtemps après, le moine de Saint-Gall, d’ordinaire plus crédule, dit encore à peu près la même chose (I, 26) : « Ils essayèrent, dit-il, d’aveugler Léon ; mais ils en furent détournés par la divine Providence, si bien qu’ils ne lui arrachèrent pas les yeux, mais qu’ils les entamèrent seulement avec un rasoir. » Cependant, dès le temps où cet événement se passa, il en avait couru un récit très-différent,

que nous atteste un monumentremarquabIe,le fragmentépique que M. Pertz a restitué à Angilbert (voy. ci-dessus, p. 33). D’après le poète de cour, Charles est averti en songe du crime qui vient d’être commis ; les Romains ont arraché au pape les yeux et la langue (première addition aux faits réels); l’empereur, sur la foi de sa vision, se met en marche vers l’Italie et rencontre en effet à michemin Léon qui venait implorer son secours; mais un miracle lui avait rendu la vue et la parole (Pertz, II, 400). Évidemment ce poème, composé pour l’empereur lui-même, donne le récit que les deux souverains désiraient rendre officiel; aussi Eginhard l’at-il adopté, au moins tacitement, dans la Fie de Charlemagne : « Les Romains, dit-il, arrachèrent les yeux et coupèrent la langue au pape Léon (eap. xxvm). » Dans ses Annales, une sorte de serupulel’a pris, et il a ajouté cette formule dubitative : « ut aliquibus visum est. » Mais les chroniqueurs postérieurs n’eurent garde d’en tenir compte, et le pape Léon passa bel et bien, durant tout le moyen âge, pour avoir recouvré miraculeusement la langue et les yeux *.

Mais on ne s’en tint pas là. Albéric des Trois-Fontaines nous donne un récit bien plus merveilleux. Une première fois, les organes arrachés renaissent en présence même des coupables ; sans se laisser épouvanter, Us les arrachent de nouveau, et alors ils ne repolissent que lorsque les criminels ne sont plus là Godefroi de Viterbe dit de même (dans Pistorius, col. 434) : « Le pape Léon fut en un seul jour deux fois privé des yeux et de la langue, » et il les recouvra la nuit suivante à la basilique de Saint- Pierre.

Pendant que ce prétendu miracle allait se grossissant ainsi dans les versions successives, il prenait d’un autre côté un caractère tout nouveau. Jusqu’ici, c’est en faveur de Léon seul qu’il s’opère ; dans une série de textes, mélangés de fiction et d’histoire, c'est Charlemagne qui l’obtient de Dieu par ses prières. La Kaiserchromk est le plus ancien monument qui rapporte ce fait. Quand il se passe, Léon (frère de Charlemagne) est pape déjà depuis longtemps et a couronné roi son frère. Les Romains s’emparent de lui et lui arrachent les yeux (il ne s’agit pas de la langue), et le pontife aveugle arrive à Ingelheim, accompagné de deux chapelains.

• Voyez un grand nombre de cita- Kaismhranik, III, page 979 et suivantes, tions de chroniqueurs dans Massmann, * F» 42 r> A.

LES RÉCITS

Charles, épouvanté en le voyant, lui promet secours; il rassemble une armée, marche contre Rome qu’il prend, et punit les coupables. Ensuite il prie Dieu pour Léon, et celui-ci recouvre la vue (II, p. 351-372).

Le récit de Philippe Mousket est un peu différent. Les Romains arrachent à Léon les yeux et la langue; il s’enfuit. Charles va à sa rencontre, s’indigne de le voir dans cet état, et s’agenouille avec tous les assistants pour implorer Dieu en sa faveur ; pendant cette prière, tout à coup

S'nt li pape langue et lumière Plus biele tissés que la première.

Mais le plus singulier récit de cet événement merveilleux se trouve dans une chronique saintongeaise que nous avons déjà plus d’une fois citée (voy. ci-dessus, p. 104). Après avoir raconté comment Léon, aveuglé par les Romains, vint demander secours à l’empereur, elle ajoute : « Karles ala à Roma e trova les oilz dau bon home en un peison, e ot la vertu de De Karles les li mist en la testa, e vit. »

Il est curieux de suivre jusqu’à cette grotesque naïveté le développement de la crédulité populaire, évidemment fomentée, dans le cas qui nous occupe, par ceux qui en profitaient.

Tous les souverains chrétiens, nous l’avons vu ailleurs, sont considérés comme les vassaux de Charlemagne; leurs guerres contre lui sont des rébellions : aussi avons-nous mentionné Désier, Yon, et quelques autres dans le chapitre IV de ce livre. Seul, l’empereur de Constantinople est regardé comme indépendant de l’empereur de Rome; mais les trois récits que nous avons rapportés au chapitre VI se terminent par l’hommage qu’il rend à Charlemagne. Comme nous l’avons vu, il porte dans deux de ces récits un nom différent ; dans le poème perdu dont la Karlamagnüs-Saga a conservé l’analyse, il n’est môme pas nommé. La légende latine l’appelle Constantin, et le Voyage de Charlemagne Hugon. Le premier de ces noms a été porté en réalité par deux empereurs d’Orient, contemporains de Charlemagno ; le second est un nom tout-à-fait germanique, qui n’a jamais pu appartenir à un souverain grec.

Il semble que l’ambassade d’Haroun-al-Raschid à Charlemagne,

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