‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 209 sur 246 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

partie de son sépulcre qui regardait vers les monts Pyrénées, où il fut vaincu et défait par les Espagnols, il n’y avait peinture aucune, et ce fut parce qu’il n’en avait tiré aucune vengeance (fol. 33 v®). »

| Nous avons raconté ailleurs les destinées de sa sépulture et de ses ossements ; on montre encore à Aix-la-Chapelle le siège de pierre sur lequel il était assis dans son tombeau : tous les empereurs d’Allemagne depuis Frédéric II se sont assis sur ce trône. Quand Napoléon visita la cathédrale d’Aix, il le regarda respectueusement et ne voulut pas y monter ; Joséphine, qui l’accompagnait, s’y assit gaiement. A en croire les pofites allemand'-, l’ombre indignée du vieil empereur tressaillit dans sa tombe, et vengea cet affront en faisant rentrer dans l'empire allemand la ville où il était enseveli.

Quelques années après la mort de l’empereur, le moine Wettin transporté en vision dans l’enfer, y voyait « celui qui tenait naguère le royaume d’Ausonie et le sceptre de la nation romaine; une bêle immonde lui rongeait les parties viriles, tandis que ses autres membres étaient sains et glorieux. 11 le voit, et, rempli de terreur et de surprise, il s’écrie : « Tant que cet homme a vécu « parmi nous, il a été le soutien de la justice, il a fait fleurir dans « notre siècle les enseignements du Seigneur, il a étendu sa « pieuse protection sur le peuple saint ; son bras vaillant, sa gloire « partout répandue l’ont placé sur le faite. Mais pourquoi il est « soumis à un sort si rigoureux et subit la marque d’une si triste « expiation, dis-le-moi, je te prie. » Alors son guide : « Il est souci mis, dit-il, à ces tortures, parce qu’il a souillé ses bonnes ac- « lions par un libertinage honteux, pensant que ses faiblesses dis- « paraîtraient sous la masse de ses mérites, et qu’il a même voulu « terminer sa vie dans ses débauches accoutumées. Cependant un « jour il jouira d’une vie heureuse, et il entrera plein de joie « dans la gloire que le Seigneur lui réserve'. »

Un des chapitres supplémentaires de Turpin raconte que l’archevêque de Reims, étant à Vienne et ravi en extase, vit passer devant lui d'innombrables troupes de féroces combattants, qui allaient du côté do la Lorraine. « Pendant qu’ils passaient, je vis un d’eux, au visage d’Ëthiopien, qui restait en arrière des autres.

* Voy. ci-dessus, p. 36. premières lettres de ces vers forment en

* D. Bouquet, flec., t. V, p. 399. Les acrostiche : Caroliu imperator.

LES RÉCITS

« Où allez-vous? » lui dis-je. « Nous allons, répondit-il, à Aix-la- « Chapelle, pour assister à la mort de Charles et emporter son «.âme aux enfers. — Eh* bien ! je t'adjure par le nom de Notre- « Seigneur Jésus-Christ de revenir à moi quand tu auras accom- « pli ton voyage. » Peu de temps après, ils revinrent, et je dis à celui auquel j’avais parlé : « Qu’avez-vous fait? » Le démon me répondit : « Un Galicien sans tête 1 a mis dans la balance tant de « pierres et de poutres d’églises élevées en son honneur, que le « bien a plus pesé que le mal, et ainsi il nous a enlevé son âme. » Ayant ainsi parlé le démon s’évanouit. »

Nous avons rapporté ailleurs comment on arriva â canoniser Charlemagne et les vicissitudes du culte qu’on lui rendit. Dante le vit au paradis, dans Jupiter, la sphère des princes (Inf. XVIII, 43) , avec Roland et Guillaume au court Nez.

L’immense mouvement qui poussa l’Europe chrétienne, à la fin du onzième siècle, vers le tombeau de son Dieu, était tout à fait d’accord avec les idées principales du cycle carolingien ; aussi l’imagination populaire, non contente d’attribuer à Charlemagne la première expédition d'outre-mer, le ressuscita pour conduire les croisés à Jérusalem. Un sage chroniqueur de ce temps, Eckehard d’Urach, flétrissant les pseudoprophetœ, les charlatans et les exaltés qui faisaient du tort à la sainte inspiration, ajoute : « C’est d’eux que vient ce conte de Charlemagne ressuscité des morts pour la croisade, et de je ne sais quel autre aussi qui serait revenu à la vie *. »

L’Allemagne, toujours séduite par des rêves de grandeur politique qu’elle n’esssaye guère de réaliser, se plaît à attendre leur accomplissement du réveil de quelqu’un de ses grands hommes morts. Ainsi elle a enfermé dans le Kipphausen l’empereur Frédéric Barberousse ; et quand les corbeaux ne tournoieront plus autour de la montagne, il en sortira pour relever la puissance et la gloire de l’Allemagne. Celui qui troubla dans son caveau d’Aix le cadavre de Charlemagne a pris sans doute ici la place de son ombre. D’autres traditions attribuent en effet & Charles ce sommeil séculaire d’où il doit s’éveiller pour régner de nouveau avec

1 Saint Jacques. Les éditions et traductions de Turpin faites dans l'abbaye de Saint-Denis ajoutent : et un Français décapilé.

* Péril, SS., VI, p. 215. Ce je ne sait quel autre est sans doute Roland, Ogier, ou quelque autre des preux de Charlemagne.

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