CHAPITRE I
l’élément mïthiqüe.
L’époque à laquelle se développa l’épopée carolingienne n 'était pas propre à la formation de mythes. Une religion bien définie, solidement assise dans tous les esprits, s’opposait à la création de ces figures hardies par lesquelles les hommes primitifs expriment leur sentiment du divin, et qui prennent par la suite, dans l’imagination des peuples, une réalité objective qu’elles n’avaient pas à l’origine. Dès ses premiers bégayements, la poésie populaire française chante des héros très-vivants, des actions très-concrètes; il n’y a pas à rechercher derrière ses personnages de passé mystérieux; il n’y a pas à constater d’altération introduite par l’ignorance et le changement des temps, et aboutissant à des récits où se retrouve à peine la trace de leur source. Là est la grande différence entre notre épopée et celles de l’Inde, de l’Iran et de la Grèce ‘. Elle a germé, elle est née et elle a fleuri sur un sol tout
' En Allemagne, Ica débris d'une an- riques assez vagues se sont combinés tique mythologie et des souvenirs histo- pour produire le cycle national.
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historique ; elle n’est comparable en cela qu’aux ébauches épiques dont se compose le Romancero national de l’Espagne
Si donc il y a dans l’épopée française un mélange mythique, on peut affirmer qu’il n’est pas originaire; des récits beaucoup plus anciens, dont le sens était d’ailleurs perdu avant même la destruction du paganisme, ont été soudés à l’histoire de Charles, mais ils peuvent encore en être détachés. Toutefois ces récits euxmêmes sont tellement compliqués de souvenirs historiques, qu’il ne sera pas toujours aisé de les préciser avec la rigueur que l’on pourrait souhaiter.
Dans le vaste ensemble des traditions que nous avons rapportées dans le livre précédent, nous en remarquons trois qui offrent une certaine analogie; toutes trois nous parlent d’une épouse injustement repoussée par son mari, mais finissant par faire reconnaître son innocence ; il s’agit de Berte, d’Hildegarde (Blanchefleur, Sibile) et d’Olive, la mère, la femme et la sœur de Charlemagne. Tous les récits de ce genre semblent avoir un fondement essentiellement mythique : 'ils parlent sans doute de l’épouse du soleil, captive ou méconnue pendant la durée de l’hiver, mais rentrant avec la saison nouvelle dans les droits qu’elle n’aurait jamais dû perdre *. Cette donnée primitive, commune à un si grand nombre de légendes, a été fortement modifiée par l’esprit chrétien qui s’est emparé de ce vieux mythe et lui a donné une vie nouvelle. L’épouse souffrante et résignée est devenue un des plus beaux types du moyen âge, qui s’est plu à le reproduire sous cent formes différentes ; et plus d’un récit, demeuré dans la mémoire populaire, le propose encore chaque jour à l’admiration et à l’émulation *. Ces quelques mots suffisent pour les deux derniers de nos récits; incorporés évidemment à la tradition carolingienne sans avoir de lien réel avec elle, ils ne sauraient nous arrêter longuement. L’histoire de Berte au grand pied est plus intéressante, et se complique d’ailleurs d’autres éléments; on y retrouve de très-anciens souvenirs de la vieille religion germanique, qui se sont conservés, plus primitifs encore, dans une va-
* Nous entendons par lé, soit le cycle du Cid, soit surtout les romances fronterizos.
* Cette idée a été poursuivie et, à notre avis, démontrée dans une ingénieuse et savante étude de M. Zacher : Die Historié
ton der PfaJzgrOfin Genovefa, Künigsberg, 1860.
* C'est ce point de vue qu’a heureusement développé M. Wolf dans son livre sur les Anciens poèmes héroïques français.
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riante restée populaire jusqu’à nos jours ; elle se rattache en outre à l'histoire réelle et par le nom de Berte, et par d’autres circonstances ; elle offre enfin des détails très-curieux et susceptibles de fournir de précieux renseignements à la mythologie comparée. Malheureusement l'étude à laquelle donnerait lieu cette belle légende dépasserait les limites de notre sujet, auquel elle n’a qu’un rapport indirect ; nous ne pouvons qu’indiquer ici tout l’intérêt de ce travail.
Dans les légendes françaises qui sont personnelles à Charlemagne, nous ne voyons qu’un trait qui semble réellement mythique ; c’est le commerce criminel de Charles avec sa sœur. Nous retrouvons ce trait dans presque tous les systèmes mythologiques : Osiris est l’époux d’Isis, comme Zeus l’est de Héra ; mais le rapprochement le plus curieux est celui d’Arthur, le héros du grand cycle breton ; il est comme Charlemagne l’amant de sa sœur, et Gauvain, de même que Roland, est le fruit de cet inceste. L’union du principe mâle et du principe femelle , à la fois coéternels, issus de même source, et se complétant, se fécondant l’un l’autre, tel est le sens intime de cette légende ; mais, comme beaucoup d’autres, elle a perdu, en traversant les siècles, sa signification primitive, et n’a plus gardé que son immoralité, sur laquelle a porté naturellement la critique. Les premiers chrétiens censurent amèrement l’inceste qui trône au haut de l’Olympe. Dans les cycles du moyen âge, on a cherché à adoucir l’odieux de ce récit ; la faute de Charlemagne lui est remise par un miracle exprès de Dieu ; quant à Arthur, on suppose que c’est par erreur qu’il a commis le crime dont il s’agit, et ne sachant pas que la femme dans le lit de laquelle il s’était glissé fût sa sœur Il faut remarquer, au reste, que dans les poëmes carolingiens les allusions à ce récit sont rares (voy. ci-dessus, p. 381) et que la tradition qui fait naître Roland du comte Milon est de beaucoup la plus répandue.
L’absence presque complète de traces mythiques dans la légende française de Charlemagne est une des preuves que l’on peut apporter pour faire voir que les chansons de gestes sont de formation purement romane. En Allemagne, où un vaste cycle mythologique survécut longtemps, à l’état de vagues récits, de superstitions tenaces, de dénominations populaires, à la religion qui en
• Voyez le Roman de Merlin.
uvnE in.
était l’âme les quelques récits qui se rattachent à Charlemagne offrent au mythologue un butin plus riche que l’immense épopée française. Il s’est passé là un fait extrêmement fréquent dans l’histoire des poésies ou des religions; on a transporté à un héros nouveau les récits dont un plus ancien était l’objet. Ce phénomène est une conséquence très-logique du défaut d'équilibre qui vient tôt ou tard à s’établir entre la popularité d’un nom et celle d’une tradition ; on abandonne le nom, qui ne représente plus rien à l’esprit, mais on conserve le récit, qui plaît encore à l’imagination. Il arrive souvent alors que le héros, plus familier aux nouvelles générations, qui a pris la place de l’ancien, hérite peu à peu d’un grand nombre de ses attributions et de ses aventures. Ces complications de la poésie populaire rendent souvent fort embarrassante l'étude historique de ses manifestations; elles ne commencent à se débrouiller un peu que depuis les grands travaux qui ont enregistré soigneusement tous les mythes des peuples les plus divers, et qui permettent déjà d’en saisir au moins la parenté générale.
C’est ainsi que les Germains transportèrent à Charles quelquesuns des attributs des dieux qu’il avait détruits. Saxo Grammaticus raconte que le dieu Balder, après une victoire remportée par son armée, fit jaillir pour la désaltérer une fontaine d’un rocher aride (Grimm, D. M., 139-40); et nous avons vu (page 360) le même prodige attribué à Charles par des chroniques peu éloignées de son époque et consacré au douzième siècle dans l’office que l’Église lui composa. Mais ce fut surtout Odin avec lequel on le confondit : la Grande Ourse, appelée dans beaucoup de pays le Char d’Odin, fut nommée en Allemagne Karlsimgen , en Angleterre Charleswain , char de Charles (Grimm, té., p. 138); et dans la Hesse, c’est dans la montagne d’Odin ( Gudensberg ) qu’on racontait que reposait le grand empereur, en attendant sa résurrection (voy. ci-dessus, p. 428). Cette résurrection elle-même, emblème du soleil vainqueur de l’hiver, promise à Charles dans les pays germaniques, est un souvenir des anciennes croyances sur Odin.
S’il fallait en croire l’auteur d’un travail singulier récemment puhlié en Allemagne *, il n’y aurait pas besoin de recourir à cette
1 Le livre de J. Grimm, Deutiche Mylho- * H. MüMer, Aqua Grani, Apollo Ingie, a mis cette vérité hors de doute. Granus und der mythùche Carolus der
VÉRITÉ ET POÉSIE
explication des prodiges attribués à Charles par les légendes germaniques. D ne s’agit pas en effet dans ces légendes de l’empereur Charles, qui n’a été introduit là que par une confusion bien postérieure, mais du dieu Karl, dieu des Francs de Troie (car l’auteur admet avec d’autres savants l’existence d’une Troie franque, dont est originaire le Hagen de Tronjc des Nibelungen, et qui a donné lieu aux récits sur l’origine phrygienne des conquérants de la Gaule). Ce dieu Karl était, il est vrai, inconnujusqu'à M. Muller, mais il l’obtient par une opération très-simple et dont voici l’analyse : le mot Karl vient du grec xpiXrn , qui lui-même est tiré de xstuiv, roi, maître *. Kp«x>n donc donne en allemand Karl, qui veut dire aussi maître, héros, et en outre époux, amant, ce qui se trouve être précisément, par une coïncidence bien remarquable, le sens du sémitique Baal, Bel, Bélus. Or Bélus est le dieu du soleil, donc Karl est aussi le dieu du soleil * : qui peut en douter après cela *? Ainsi Karl et Apollon sont identiques, et c’est là le dieu qu’on adorait à Aix sous le nom A’Apollo Granits, d’où Aquœ Grani. Ce Granus même est un synonyme de Baal, Apollon et Karl ; en effet, il vient de yp«1w>, verbe grec qui signifie fendre; de Ypaïvoj on a fait ypavoc, morceau de bois fendu, puis torche, puis soleil et enfin Apollon lui-même ; il est vrai que Ypsm< ne se trouve nulle part, mais il est d’autant plus méritoire d’avoir ainsi restitué cette belle série de significations qu’il a parcourue, depuis morceau de bois jusqu’à Apollon *. On se souvient que dans une des variantes de la tradition sur les étranges amours de Charles, qui s’est conservée à Aix-la-Chapelle, et que nous avons rapportée plus haut (p. 384), la nymphe qui séduit Charles a sous la langue un grain d’or (t/ranum) : ce trait est une confirmation éclatante de l’hypothèse de M. Müller \ Une fois en si belle voie, il ne s’arrête
trnjaniKhe Franken, dans les Jahrbücher fur Alterthumsfrcunde im Rheinlande ,
• Il est fâcheux que xfôXix ne soit aucunement (trec : c'est un mot employé par quelques historiens byzantins pour traduire le Krâl des peuples slaves ; c’est comme si on regardait schah ou cacique comme des mots français.
* Entre les nombreuses raisons qui enlèvent toute probabilité à cette hypothèse, il y en a une que nous fournit la philologie. Karl serait, à notre connais-
sance au moins, le seul nom de dieu indo-européen qui fût en même temps un nom d'homme.
* Ce qui est vrai dans tout cela, c’est qu’un dieu gaulois, répondant assez à Apollon ou llélins, et appelé Granus, ou plutdt Granuus, parait avoir été adoré X Aix-la-Cluipelle et avoir laissé son nom à la ville (voyez une excellente dissertation de M. Alfred Maury sur les dieux Camulus cl Granus, Croyance t et Léyendes de l'Antiquité, p. 219 et suiv.).
* 11 est évident que ce grain est justo-