LIVRE III
la masse de tous les poëmes dans lesquels Charlemagne est sur le trône, on reconnaîtra que sa supériorité sur son père et son aïeul ne justifie pas cette énormfe différence.
Mais il s’est passé là, dans le domaine historique, ce que nous signalions tout à l’heure dans le domaine mythique; le héros le plus récent et le plus glorieux a éclipsé les autres ; le fils a absorbé le père et le grand-père, et a seul représenté toute la race.
C'est surtout pour Charles-Martel que la confusion était facile. La communauté du nom rendait presque impossible, pour des gens aussi étrangers que nos ancêtres de ce temps-là à toute notion chronologique, la distinction de deux hommes, régnant dans le même pays, issus de la même famille, tous deux fils de Pépin, tous deux combattant les Sarrasins et les Allemands idolâtres, tous deux couvrant de gloire le nom des Francs. Que l’on songe un instant aux formules indéterminées qu’employaient à coup sûr les
chants populaires : « Charles, le brave guerrier Charles, à la
barbe blanche.... le glorieux Charles, le puissant Charles;» on se convaincra que les deux séries de traditions relatives à ces deux personnages devaient fatalement se confondre. Comme les données historiques qui sont aii fond de l’épopée carolingienne sont déguisées, dans l’état où elle nous est parvenue, sous la végétation puissante et capricieuse des mille branches de la poésie, il est bien difficile souvent de faire avec sûreté le départ de ce qui appartient à nos deux Charles : toutefois on peut distinguer certains groupes de récits qui semblent devoir être rattachés à Charles-Martel plutôt qu’à son petit-fils1.
Nous placerons en tête celui qui a trait à la naissance de Charlemagne. Les récits que nous avons mentionnés plus haut (1. II, ch. h) font de sa mère une femme légitime de Pépin, mais veulent que celui-ci ait consommé son mariage avec elle sans savoir qui elle était, et que le jeune Charles ait été le fruit d'un commerce clan-
1 Nous croyons inutile de réfuter une assertion des plus aventureuses, répétée depuis Leyden par bien des critiques anglais. D’après lui, tous les chants sur Charlemagne se rapporteraient à Charles- Martel, chef armoricain, qui aurait accompli tous les exploits que les poemes rapportent à son petit-fils. Nous ne savons où Leyden a pris cette idée inouïe de faire Charles-Martel armoricain, et
les extravagances qu'il débite en outre sur son compte : « Ce fut lui, dit-il, qui eut quatre fils qui combattirent dans la forêt des Ardennes les quatre fils d'Aimnn, etc., etc. a Et voila ce que des ouvrages estimés (|«r exemple la nouvelle édition (par M. Halliweli) d'Ellis, Met rirai romances , p. 344, l'anizzi, Orlando innamorato, 1. 1 , et d'autres) se transmettent religieusement !
VÉRITÉ ET POÉSIE
destin, sinon illégitime. Mais il semble bien que la légende sous cette forme n’est pour ainsi dire qu’un replâtrage d’une tradition plus ancienne d’après laquelle Charlemagne était bâtard. Jean Rœndale (voy. ci-dessus, p. 227), en faisant allusion à certains traits de ce récit, donne cependant pour mère à Charlemagne une servante, et le Guitalin de la Karlamagnùs-Saga (V, 25) lui reproche aussi d’être bâtard et d’avoir été trouvé sur les marches de l’église de Saint-Denis. Or ces traits conviennent beaucoup mieux à Charles-Martel, le fils d’Alpaïde, longtemps concubine de Pépin, bannie ensuite de sa cour par la haine de Plectrude et réduite, comme Berte, à la pauvreté, qu’à Charlemagne, né sans aucune circonstance particulière et qui passa son enfance à la cour de son père *. D’autres circonstances vont confirmer ce rapprochement. Quand Pépin meurt, Charles, dans toutes les traditions’, a à soutenir une lutte contre ses deux frères, Heldri et Rainfroi, et c’est après les avoir vaincus qu’il prend possession du royaume. Rien de semblable ne se passa à la mort de Pépin le Bref : Charles et Carloman héritèrent en paix de leur père. Au contraire, les événements qui suivirent la mort de Pépin d’Herstal offrent avec ceux des légendes sur Charlemagne une analogie frappante. Charles-Martel avait encouru de son vivant la disgrâce de son père, qui, d’après les suggestions de sa femme Plectrude, marâtre du fils d’Alpaïde, l’avait fait jeter en prison. A la mort de Pépin, son fils légitime Theodbald fut proclamé maire du palais en Austrasie, tandis que la Neustrie, secouant le joug que lui avait imposé Pépin, se donnait un maire de son choix; Charles, sorti de prison, fut mis par les Austrasiens à la place de son frère Theodbald ; mais, lesNeustriens envahissant le pays, il se réfugia dans les Ardennes (comme Charlemagne d'après la Karlamagnùs-Saga ), et après quelques premiers succès finit par vaincre complètement le maire neustrien et son roi mérovingien Chilpéric II. On conçoit combien il était naturel à la tradition de faire de ces deux ennemis les frères de Charles’ et de leur donner le rôle de Theodbald. Leurs noms même se sont conservés : le maire du palais s’appelait Aflm/roi(Raginfred) et Heldri est si voisin de Helpri (forme romane de Chilpéric) que la
* Voyez le chapitre stfîvaut. points plus ancien et plus conforme X
* La Karlamagmu-Saga donne, comme l'histoire.
nous l'avons vu, un récit notablement * Ils ne le sont pas dans la Karlamadifférent des autres; il est en certains gmu-Soya.