LIVRE III
confusion n’a rien de surprenant *. Elle se trouve déjà dans un annaliste du dixième siècle, dont les paroles nous font prendre, si on l’ose dire, la légende sur le fait : « Celerum annales seu hisiorici quos itispicere potui, prœter sulam Karoli vitam, Raganfredum quemdam continent , de cujus manu Karolas primipatum sustulit ; Childericum umts tantum ille annal is quant- brevissime annotai \ » 11 était encore tout à fait dans l'esprit de la poésie populaire de remplacer par un exil plein d’aventures héroïques et romanesques la prison d’où Charles sortit pour vaincre ses ennemis, et voilà comment se forma le poème de Mainet. La Crânien general donne à l’exil du jeune Charles une autre cause que les poèmes, et qui parait plus conforme à l’histoire : elle l’attribue à des démêlés avec son père (voy. ci-dessus, p. 234). Cette légende avait d’ailleurs des antécédents dans l'épopée franque; il est impossible de ne pas remarquer son analogie avec l'histoire de Childéric et Basine *.
Nous avons omis jusqu’ici, dans ces rapprochements, celui qui est à coup sûr le plus curieux. Un grand nombre des récits de la naissance de Charlemagne disent, nous l’avons vu ( page 227 ), qu’il fut conçu sur un char. Ce trait singulier a disparu du poème d’Adenès, qui évidemment n’y attachait plus aucun sens; mais il est indiqué avec trop de persistance par d’autres récits, qui en font dériver le nom même de Charles , pour qu'il n’ait pas existé dans la plus ancienne tradition. Or il appartient originairement à l’histoire de Charles-Martel ; une chronique du commencement du onzième siècle dit : « Pippinus (Pépin d’Herstal) genuit Karolum ducem. Istk fuit in cahho natus *. » Que peut vouloir dire cette remarque, la seule que le sec annaliste fasse sur Charles-Martel? Il faut évidemment qu'elle ait eu à ses yeux une importance qui nous échappe, et, si elle s’est conservéedans la légende transportée à Charlemagne, c’est qu’elle était caractéristique. L'explication que nous allons en proposer n’est qu’une conjecture que nous soumettons à la critique. Le mot qui dans les différentes langues
• C'est de même que, dans le très-vieux poème sur Saint-Léger, Childéric II est appelé Chielperig {Diez, Altrom. Sprachdmkmale, p. 40 ), et cette confusion se retrouve dans des poésies latines sur le même saint (ib., p. 37).
• Miracula Sanctee Glodtnndis dans
Pertz, SS., IV, 237.
* Voyez le livre bizarre, mais curieux, de M. de Rathall : De /'ejittence 'fuae épopée franke (Paris, Franck, 1848, p. 38 et suit.).
* Cronica regum Francorum (Pertz, 111, 214).
VÉIUTÊ ET POÉSIE.
romanes signifie enfant illégitime, bastard, vient, d’après l’étymologie la plus sûre, de bast ou bât (d’âne ou de mulet) ; on le trouve souvent au moyen âge remplacé par la périphrase fils Je bast'. Voici d'où est venu ce mot: l’emblème du mariage a toujours été le lit conjugal, le thalamus ; les enfants légitimes sont ceux qui y sont engendrés ; c’est dans ce sens que nous disons encore fils du premier, du second lit; nous n’emploierions pas ces mots en parlant d’enfants naturels. Par opposition à ces fils de lit, on appela ceux-ci les fils de bast, c’est-à-dire engendrés hors du lit conjugal, à l’aventure. Cette expression, comme l’a remarqué M. Mahn, appartient aux pays où les mulets et par suite les muletiers, étaient fort répandus; en Espagne ils le sont encore, et on peut voir dans Don Quichotte (part. I, chap. xvi) qu'ils couchent généralement sur les bâts de leurs mulets et qu’ils n’y couchent guère seuls : les enfants des Maritornes s’appelaient assez naturellement des bastards. Ce qui met hors de doute cette étymologie, c’est le rapprochement d autres expressions analogues. Un synonyme anglais de bâtard est banhart, engendré sur un banc, et le français enfant de la balle a le môme sens et provient de la même idée ; il désigne l’enfant conçu sur un ballot, comme plus d’un l’était sans doute dans les immenses foires du mojen âge, qui rassemblaient tant de monde et ne se passaient pas sans désordres. Nous croyons pouvoir admettre une expression analogue, fils de char, in carro natus; elle s'est formée chez un peuple qui était très-habitué à la vie errante et aux aventures quelle amène. Le chroniqueur a simplement voulu dire que Charles-Martel était bâtard, et la légende a mis en action ce qui était une expression symbolique. Mais évidemment ( sauf le poème auquel Jan Boendale fait allusion) les récits que nous avons cités ne comprenaient plus le sens du symbole, puisqu’ils font de üerte la femme légitime de Pépin. Ils ont conservé le char sans savoir pourquoi et sans le motiver aucunement. Aussi Adenès,en le supprimant, n’a fait que retrancher un détail à ses yeux inutile, précieux aux nôtres, puisqu’il nous a permis de remonter à la tradition primitive et d’éclairer quelques points curieux.
Il est superflu d’insister sur la substitution partielle de Charlemagne à son grand-père dans les luttes contre les Sarrasins. Nous
' Voy. là-dessus Diez, Elym. Wôrttrbuch, t. I, p. 57.