LIVRE III
avons montré ailleurs (1. 1, chap. iv, 5) que, dès le dixième siècle, on reportait au premier la délivrance de la Septimanie, œuvre du second. Les chapitres de Turpin où les païens, arrivés jusqu'au centre de la France, sont vaincus par Charlemagne, se rattachent probablement au souvenir de la grande invasion qui fut terrassée à Poitiers et, dans l’immense cycle de légendes sur les guerres contre les infidèles, il est impossible de discerner celles qui sont antérieures à Charlemagne : les résultats que pourrait donner une critique plus que minutieuse seraient minces et douteux, et n’offriraient d’ailleurs qu’un intérêt très-secondaire. Un grand fait mérite seul d’être bien reconnu : c’est que le type essentiel de Charlemagne se trouvait déjà esquissé dans Charles-Martel1 * * * 5 ; les côtés par lesquels le petit-fils a surtout frappé l’imagination populaire avaient déjà été saisis par elle dans l’aïeul, et elle n’a eu pour ainsi dire qu’à s’amplifier pour passer de l’un à l’autre. Les chants qui célébraient le vainqueur de Poitiers passèrent au conquérant de la Saxe’, et sa gloire vint ajouter un rayonnement de plus à celle de l’empereur par excellence \ Il ne faut pas toutefois réclamer tropvivementpourCharles-Martel et regarder Charlemagne comme l’usurpateurd’une partie de sa gloire. Si la grandeur exceptionnelle de sa figure, la longue durée de son règne, ses conquêtes et son essai de restauration de l’Empire n’avaient stimulé jusqu'à l’exaltation la plus ardente l’enthousiasme poétique des peuples et envahi leur souvenir pour de longs siècles, les chants consacrés à ses aïeux auraient eu le sort de ceux qui les avaient précédés ; ils auraient péri, remplacés peu à peu par d'autres. En les absorbant il les a sauvés, et nous ne saurions pas sans lui qu’on a célébré la jeunesse de Charles-Martel et ses expéditions victorieuses.
Les autres rois, objets aussi des chansons des poètes, ont été découronnés de leur gloire épique; à peine pouvons-nous conjecturer d'après quelques lignes éparses dans les chroniques le sujet
1 Voy. notre dissertation latine sur le
faux Turpin.
* Il est curieux que le moine de Saint-
Gall rapporte (liv. II, ch. xiv) que les Normands appelaient Charlemagne A'orotum Martettum .
’ Ce ne sont pas seulement les Sarrasins que tous deux vainquirent. La guerre de Charles-Martel contre Radbod ou Raimbaud de Frise semble avoir été
aussi attribuée à Charlemagne (voy. ci-
dessus, p. 293).
* Les récits que nous avons rapportés plus haut sur l’ourse tuée par Charlemagne (p. 376), et sur ses violences avec sainte Amauberge (p. 382), regardent primitivement Charles-Martel et uon son petit-tils (vov. Bol!. AA. SS. Jul., III, 100). Cf. aussi ci-dessus, p 379, pour la légende de S. Gilles.
VÉRITÉ ET POÉSIE
d'un ou deux des poëmes qui les concernaient; eux aussi cependant ont laissé dans la légende de celui qui les a éclipsés certaines traces qui ne sont pas toutes absolument disparues.
Le trait du cerf, par exemple, qui fournit, suivant bien des traditions diverses ', à l'armée de Charlemagne un moyen inespéré de trouver sa route, est plus ancien que lui; il avait déjà été raconté de Clovis ’. Il existe sur l’expédition en Saxe de Clotaire II et de son fils Dagobert tout un récit évidemment épique, qui se termine parce trait : « Clotaire fit tuer tous les habitants mâles dont la taille était plus haute que l’épée de bataille qu'il portait, afin que ceux qui étaient plus jeunes et plus petits fussent effrayés par ce souvenir toujours présent à leur mémoire5. » Le moine de Saint-Gall raconte aussi que certains barbares ayant envahi la Norique et l’Austrasie, « Charles les humilia si terriblement, qu’il fit mesurer à la hauteur de son épée les enfants eux-mêmes, et tous ceux qui furent trouvés plus hauts eurent la tête tranchée (1. II, ch. xu). » Si les murailles de Pampelune (dans Turpin), de Luiserne (dans Gui de Bourgogne), et d’autres cités encore, s’écroulent à la prière de Charlemagne, ce n’est pas seulement par un souvenir de Josué ; Dieu avait fait à Angoulême le même miracle en faveur de Clovis *. Le passage déjà cité de la Vie de saint Faron (voy. ci-dessus, p. 47) nous prouve qu’on chantait une expédition de Clotaire III en Saxe qui n’a pas laissé de traces dans l’histoire; il est probable en revanche que ces chansons et d’autres semblables ont perpétué quelques-uns de leurs traits dans les poèmes consacrés à Guiteclin. C’était une de ces chansons qui se terminait par la victoire et la cruelle vengeance de Clotaire II, et, à en juger d’après le récit cité plus haut, elle avait déjà pour centre ce qui forme aussi le trait caractéristique de nos poëmes sur les guerres de Saxe : les deux armées étaient longtemps séparées par un grand fleuve et se renvoyaient d’une rive à l’autre des injures et des menaces.
De tous les rois mérovingiens, c’est Dagobert qui semble avoir le plus frappé l’imagination populaire. Clovis était encore trop essentiellement un conquérant et un barbare pour que sa mémoire
1 Voy. ci-dessus, p. 360. * Gesta regttm Francorum (D. Bou-
* Gréa: Turon., I. Il, ch. xxxvn. Il se quel, II, 568); G esta Dngoberti (ib., retrouve d'ailleurs chez bien des peuples, p. 580, 583). sous des formes plus ou moins variées. * Greg. Turon., liv. II, c. 37.