‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 217 sur 246 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

devînt chère aux populations romanes. Celle de Dagobert n’a jamais tout-à-fait péri. On connaît les proverbes et les refrains qui ont porté son nom jusqu’à nos jours : c’est presque tout ce qui subsiste du grand cycle qui a dû lui être consacré. L’ouvrage connu sous le nom de Gesta Dagoberti est tellement mêlé de récits légendaires que les historiens le regardent à peu près comme fabuleux, et des détails peu croyables se trouvent déjà dans la compilation bien antérieure appelée Gesta regum Francorum. L'une des histoires des Gesta Dagoberti, le traitement infligé par Dagobert jeune encore à l’arrogant Sadregésile, se retrouve en substance dans le poème de Floovant, nom bizarrement substitué à celui que donnait l’histoire '. Plusieurs textes (Jehan Bodel, Gnitalin) reprochent à ce Floovant d’avoir marié sa fille à un chef saxon, ce qui donna lieu plus tard à de grandes guerres; et il n’y a rien d’invraisemblable dans ce fait, quand on se souvient que Dagobert lui-même avait épousé la Saxonne Nanthilde. Le règne à la fois victorieux et pacifique que les Gesta attribuent à Dagobert ressemble beaucoup à celui de Charlemagne dans les légendes; et l’éloge du roi mérovingien aurait été appliqué sans scrupule, au moyen âge, au fils de Pépin : « Dagobert fut un roi très-fort dans les guerres, nourricier des Francs, sévère dans les jugements, libéral pour les églises Il établit la paix dans tout son règne;

sa gloire retentit dans beaucoup de nations; il inspira à la ronde la crainte et la terreur dans tous les royaumes; il fut pacifique et gouverna comme Salomon le royaume des Francs ’. » On a déjà signalé 5 la frappante analogie qui se fait sentir entre le désastre de Roland et des doüze pairs à Roncevaux, et celui qui fit périr dans les gorges des Pyrénées * Haribert et les dix autres ducs de Dagobert. Les guerres d'Espagne, de Saxe, de Bretagne, rappelaient également les noms de Charlemagne et de Dagobert, et leur caractère semblait aussi offrir des analogies; tous deux, si nous en croyons une allusion réservée des Gesta Dagoberti ', prêtaient à la critique sous le rapport des mœurs. Enfin, la vision de l'ermite Jean, après la mort de Dagobert, mérite d'être rapportée et comparée avec celle de Turpin après la mort de Charleraa-

* Voj. la préface do MM. Micheiant S. Déni» (édition P. Paris, tome II),

et Guessard à Floovant. * Dans la Valtis Robola ou Su.bola

* D. Bouquet, II, p. 568; cf. p. 585. (D. Bouquet, II, 589).

* Voyez une note des C/irunù/ues rie * D. Bouquet, II, 568.

VÉRITÉ ET POÉSIE

gne (voy. ci-dessus, p. 426), à laquelle elle a évidemment servi de modèle. Cet ermite donc, qui vivait dans une île déserte, raconta à l’évêque Ansoald qu’un jour un vieillard était venu le trouver et lui avait ordonné de prier pour l’âme du roi Dagobert, qui mourait en ce moment même. « Pendant qu’il accomplissait cet ordre, il vit non loin de lui dans la mer des esprits malins qui tenaient Dagobert enchaîné dans une barque, le tourmentaient, et l’entraînaient, en le frappant de coups violents, vers les lieux souterrains ; Dagobert invoquait à son secours, par de continuelles exclamations, les bienheureux martyrs Denis et Maurice, et le très-saint confesseur Martin. Bientôt le tonnerre retentit au ciel, la foudre éclata dans la tempête, et soudain apparurent des hommes glorieux, couverts de vêtements blancs comme la neige; l’ermite épouvanté leur demanda qui ils étaient, et ils répondirent qu’ils étaient ceux que Dagobert avait appelés à son secours, Denis, Maurice et Martin, et qu'ils venaient l’enlever aux démons pour le porter dans le sein d’Abraham *. » Les trois saints, on le voit, jouent ici le rôle du Galicien décollé de Turpin, et leur protection est due aux mêmes causes. « Ce fait, remarque judicieusement l’annaliste, je ne le regarde pas comme vraisemblable, mais comme vrai de toute vérité, car Dagobert, comme je l’ai dit, avait fait aux églises consacrées à ces trois saints des largesses toutes spéciales. »

En soumettant à l’examen les faits qu’on vient de lire, nous avons moins voulu signaler quelques rapprochements peut-être curieux qu’en tirer une conclusion générale. Des coïncidences isolées peuvent être mises sur le compte du hasard et de la marche toujours pareille de l’esprit humain. Nous ne pensons pas que ces explications soient ici à leur place. L’épopée carolingienne (c’est ce que nous voudrions établir) n’est pas une de ces plantes étranges qui naissent en une nuit sur une place vide; elle n’est qu’un anneau dans une chaîne, qu’un moment dans une série. Elle est, si l'on veut, un épanouissement luxuriant et splendide, mais elle est déterminée et préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol. Son caractère ne peut donc se déduire rigoureusement des circonstances historiques où elle est née ; elle portait en elle une loi qui ne lui était

1 D. Bouquet, t. H, p. 593.

Page 1