‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 220 sur 246 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

succès, est peut-être ce qui doit le mieux établir sa gloire, en nous faisant mesurer la hauteur dont il dépassait son époque. L’homme qui a conçu et presque exécuté, dans un tel milieu, un te! rêve, est de la race des dieux. D’ailleurs, comme toutes les grandes pensées, la sienne n’est pas demeurée stérile : en périssant elle a été féconde, et le monde moderne tout entier retrouverait encore dans ses fondations les débris de son édifice écroulé.

Charlemagne voulut constituer une Europe chrétienne dans l’unité politique et sociale de l'Empire et dans l’unité spirituelle de l’Église. Cette pensée, dont la hardiesse et l’étendue sont presque sans mesure, germa dans le cerveau d’un jeune roi barbare, héritier d’un pouvoir plus ou moins arbitraire sur des guerriers indisciplinés, à une époque où l’Europe morcelée s’enfonçait de plus en plus dans la barbarie, où la plus grande partie des pays germaniques étaient encore idolâtres, où les musulmans venaient à peine d’être chassés de France, et où l’Église, minée en dedans par une ignorance et une grosrièreté de mœurs toujours croissantes, sans défense au dehors contre les violences perpétuelles des puissants, semblait prête à éteindre sa lumière et à abandonner le monde à la force brutale et stupide. S’il ne put rendre entier ni durable l’accomplissement de son projet, ce grand homme s’approcha du but autant que possible. 11 refoula dans leurs limites, qui depuis ne firent que reculer, les envahisseurs arabes ; il détruisit les petits despotismes barbares issus de l’invasion et demeurés dans la phase de la conquête; il dompta les Germains encore presque sauvages et les fit entrer comme les autres dans la double sphère de la civilisation et de la religion romaines. Il fit plus : il soutint au dedans cette civilisation qu’il étendait au dehors; il réforma l'Église, corrigea les incroyables abus qui s’y étalaient avec cynisme, rétablit entre le sacerdoce et la vie mondaine une limite qu’avaient à peu près détruite des usurpations réciproques, et sut mettre à la tête des grands monastères et sur les sièges épiscopaux les hommes qui pouvaient le mieux seconder ses vues. C’est assurément d'un homme de génie d’avoir compris que seule, dans ce monde turbulent et grossier, l’Église contenait un germe de progrès ; et il faut ici distinguer Charlemagne des autres rois barbares qui rendirent avant lui hommage à la supériorité intellectuelle des clercs; il n’éprouva pas pour leur science l'étonnement naïf, la curiosité toute passive d’un Chilpéric; il sut

VÉRITÉ ET POÉSIE

au contraire porter ses regards plus loin encore et ne les considérer que comme d’utiles instruments. L’instruction qu’il faisait donner dans son palais môme et qui excitait tant sa sollicitude n’avait rien de pédanlesque ; il s’agissait de répandre avant tout les connaissances de première nécessité, la lecture, l’écriture et la religion, qui risquait d'être altérée, au milieu de l’ignorance générale, dans ses dogmes et dans son culte. Dans l’intimité seulement, dans l’intérieur de son académie, entouré de tous les confidents et les exécuteurs de sa pensée, il se livrait avec une joie qui nous fait un peu sourire à ces plaisirs de l’esprit, découverte nouvelle alors, et empreinte encore de cette subtilité recherchée qui distingue les premiers jeux de l’intelligence. Mais ces raffinements ne lui rétrécissaient pas les idées : son penchant pour l’antiquité biblique et profane ne lui fermait pas les yeux sur la grandeur propre de ce monde barbare auquel il ouvrait leurs trésors. Une des plus belles gloires de Charlemagne est assurément la célèbre phrase d'Eginhard, où il nous parle de la collection faite par son ordre des plus antiques poésies barbares. Loin de les regarder comme indignes d’occuper des lettrés, le grand empereur en sentait toute la poésie et la signification, et les faisait entrer pour une large part dans l’éducation de ses fils'. On le voit, il ne prétendait pas faire passer de force les Germains sous le joug d’une civilisation qui n’était pas faite pour eux’; il voulait seulement la leur faire connaître, mais il tenait compte du passé national et ne cherchait pas à le détruire. On en trouve un autre exemple dans une circonstance en apparence de peu d’importance : les diverses races allemandes donnaient aux douze mois des noms différents ; voulant introduire de l’unité dans leur calendrier, et y supprimer aussi des traces d’idolâtrie, il établit pour chaque mois un nom qui devait être partout le môme ; mais il ne fit pas ce qu’aurait fait tout civilisateur vulgaire, ce que firent plus tard les Allemands eux-mêmes ; il ne leur imposa pas les noms romains, dénués de sens pour eux ; soit qu’il ait emprunté ses noms à divers calendriers déjà en usage, soit qu’il les ait créés, il les choisit tous significatifs et leur fit exprimer les phases successives de

1 Louis la Débonnaire no s’en souvint que pour faire brûler ces livres, qu’il avait appris par coeur dans son enfance (voy . sa vie par Thegan).

* Il faut excepter le christianisme, qu’il regardait comme indispensable et qu'il introduisait de gré ou de force etiex les peuples barbares.

Page 1