‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 221 sur 246 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

l’année, les aspects de la nature, les travaux de la campagne; le dernier seul rappela le plus grand fait de l’année chrétienne. Ces noms sont en allemand; il nes’avisa pas, comme d'autres plus tard, de les fabriquer avec deux ou trois langues et de donner au peuple des énigmes à déchiffrer. 11 avait aussi composé une grammaire de sa langue maternelle. De même encore, tout en comprenant la beauté du droit romain, dont il se rapprochait souvent dans ses capitulaires, il conservait pour base les législations diverses des peuples de son empire, et faisait soigneusement recueillir les vieilles coutumes germaniques. Il n’était pas moins en avant de son siècle pour ce qui regardait l’administration de son vaste empire ; il laissait aux autorités locales une grande liberté d'action, modérée par leur responsabilité et surveillée par les missi dnminici qui entretenaient entre elles et le pouvoir central un rapport perpétuel sans que l’immixtion de celui-ci dégénérât en envahissement. L’unité dans la variété, telle semble avoir été sa devise; et notre époque, dont le grand problème est peut-être la détermination exacte du rapport de ces deux termes, doit saluer dans son œuvre un des plus puissants efforts qu’on ait faits pour le fixer.

11 n’est pas besoin de dire que le côté impérissable de Charlemagne n’est pas celui par lequel il a frappé les peuples sur lesquels il régnait. Sa puissance, sa grandeur, sa justice, sa piété, voilà les qualités par où il était saisissable aux masses. Elles se le représentèrent généralement comme un vieillard, chez lequel la sagesse n’excluait pas la force, entouré d'hommes extraordinaires qui étaient les ministres de ses volontés, régnant magnifiquement sur des pays innombrables et soumettant tous ses ennemis à ses lois. Telle est la première et la plus profonde image qu’on se fit de lui ; nous avons dit ailleurs comment elle s’altéra peu à peu, et comment les générations successives, s’éloignant do plus en plus de son souvenir, ne conservèrent plus que son nom et enlevèrent à sa personne toute signification historique. Mais il n’en était pas ainsi à l’origine; et si même on embrasse d’un coup d’œil général l'immense cycle que nous avons parcouru dans le livre précédent, on reconnaîtra que les poètes qui contredisent le plus en apparence la donnée primitive en subissent encore l’influence malgré enx jusqu’à un certain point.

C'est ainsi que tous représentent Charlemagne, quelques vices

VÉRITÉ ET POESIE

ou quelques ridicules qu’ils lui prêtent, comme le chef de la chrétienté, celui dans lequel elle a conscience de son unité vis-à-vis des infidèles. Cette conception, qui sans doute a pris vers le temps des croisades une couleur particulière, remonte à la vérité historique elle-même ; ce fut surtout après le partage de l’empire que les peuples, de nouveau et pour toujours isolés, retrouvèrent dans le souvenir du temps où ils étaient rassemblés sous sa main puissante le sentiment de leur parenté, et firent de sa personne le symbole de leur solidarité.

Charlemagne a dans tous les poèmes ce caractère de chef des chrétiens; dans les poèmes français et dans les légendes allemandes, il a eu outre celui de souverain national. La France se regarda comme l’héritière directe de la monarchie franque, et s'attribua avec orgueil la prédominance que Charlemagne lui avait donnée sur toutes les autres : « Quant Dieu élut les cent royaumes de la terre, il fit de la douce France le meilleur de tous ; elle meilleur roi de ce royaume eut nom Charlemagne ; il porta haut la douce France; toutes les terres que Dieu fit, il voulut qu’elles eu dépendissent '. » L'Allemagne de son côté, héritière de l’empire, vit dans celui qui l’avait restauré l’idéal d’un empereur allemand. Les deux peuples avaient raison, et la fierté avec laquelle tous deux invoquaient le grand nom de Charles trouvait sa raison dans l’histoire.

Si nous voulions étudier minutieusement les historiens de Charlemagne, nous pourrions relever dans leurs récits un grand nombre de traits qui ont passé dans la poésie. Nous non signalerons que quelques-uns, où la comparaison est particulièrement intéressante. Nous n’avons pas besoin d’insister sur les rapprochements généraux ; l’étude à laquelle nous avons consacré notre précédent livre a suffisamment montré que la vaillance, la piété, la science de Charlemagne avaient été rappelées et amplifiées dans les récits qui couraient sur lui. On a vu aussi que certains côtés faibles avaient persisté, bien que beaucoup moins nets, dans la mémoire populaire. Nous ne nous occuperons ici que des faits.

On a cité bien souvent la phrase par laquelle Eginhard commence sa biographie : « Sur la naissance et l’enfance de Charles, dit-il, je n’ai rien trouvé dans les livres ; et il n’y aplus maintenant

• 1 Le Couronnement de Louis (voy. ci-dessus, p. 352).

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