LIVRE
personnequi prétendeen avoir quelque connaissance; j’ai donc jugé qu’il valait mieux n’en rien dire. » On a donné à ce passage bien des interprétations ; nous pensons que la plus naturelle est aussi la plus vraie. Eginhard écrivait environ soixante-dix-huit ans après la naissance de Charlemagne; il n’y a rien de surprenant à ce qu’il dit. Charles était né, selon toute apparence, pendant une expédition de Pépin, soit que sa mère eût suivi l'armée, soit qu’elle fût restée en France. Il semble à coup sûr bizarre que le lieu précis de sa naissance ne soit mentionné ni par Eginhard, ni par aucun autre écrivain ancien 1 ; mais il faut en prendre son parti comme de tant d’autres singularités. Quant à supposer que le silence d’Eginbard n’est qu’une réticence calculée, que la naissance, la jeunesse même de Charlemagne offraient des traits qu’il ne voulait pas rappeler, que les récits poétiques où on lui attribue une naissance romanesque, une enfance cachée, une jeunesse persécutée par son père ont peut-être quelque fondement, c’est ce qu’il est impossible d’admettre. En effet, nous possédons divers témoignages décisifs qui nous apprennent que l’enfance de Charlemagne fut très-paisible, ainsi que son adolescence, et qu’il les passa auprès de son père. Nous les citerons, parce que nous ne les avons nulle part trouvés rassemblés. Paschasius Ratbert (t 865), dans la Vïe de saint Adalard, dit, en parlant delà science de celui-ci : « Il ne pouvait ignorer les lettres, nourri qu’il avait été au milieu des écoles, et élevé avec son cousin, l’empereur Charles \ » L’auteur de la Translation de saint Germain, qui écrivait dans les premières années du règne de Charlemagne, rapporte qu’à la cérémonie qu’il décrit assistait le jeune Charles, alors âgé de sept ans. Cet âge de sept ans n’est pas indifférent ; il sert à prouver la fausseté du récit de l'annaliste, puisque Charles avait alors douze ans (754); et ce n’est pas une simple erreur : d’après le moine, l’enfant, en sautant dans la fosse, y aurait perdu une de ces dents qui tombent à l’âge qu’il lui attribue ; il lui fait même raconter ce fait à lui-même, pour expliquer le souvenir qu’il a gardé de cette journée *. Mais on sent qu’un pareil récit n’a pu se produire, à une telle époque, que s’il était notoire que Charles avait passé son enfance auprès de son père. En cette
1 Le premier qui donne un nom de lieu * Cf. ci-dessus, p. 440.
est Godefroi de Viterbe au troisième *iè- * AA. SS. Jan., 1. 1, p. U6.
de; il nomme lngelheim. * D. Bouquet, t. V, p. 426.
VÉRITÉ ET POÉSIE
même année 754, le pape Étienne vint en France, et sacra avec Pépin ses deux fils, Charles et Carloman En 757, Tassilon, duc de Bavière, jura, sur les reliques des saints, fidélité à Pépin et à ses deux fils *. En 761, Pépin emmena son fils aîné dans son expédition d’Aquitaine *. En 762, nous voyons Charles signer, avec son père, sa mère et son frère, une charte de donation à l’abbaye de Prüm *. Enfin le jeune prince prit sans doute part aux dernières guerres de son père dans le midi; au moins, quand celui-ci fut atteint de la maladie qui l’enleva, en 768, trouvons-nous auprès de lui, à Tours, son fils Charles avec le reste de sa famille *. Ces témoignages ne laissent pas de doute sur le caractère de la jeunesse de Charlemagne. Les récits poétiques qui l’ont prise pour sujet n’ont donc aucune espèce de base historique, et c’est ce qui doit donner quelque probabilité à l’hypothèse que nous avons présentée plus haut sur leur origine.
Carloman est ignoré des poèmes, ainsi que les premières années de Charles et son expédition en Aquitaine. Ils connaissent en revanche une conspiration ourdie contre lui par les douze pairs au moment de son couronnement, qui doit plutôt se rapporter à la conspiration d'Hardré, laquelle est de vingt ans postérieure *. La guerre de Lombardie a donné lieu, nous l’avons vu, à deux classes de légendes, les unes françaises, les autres italiennes. Les premières nous sont parvenues dans un état très-délabré, mêlées avec d’autres traditions, et presque effacées par elles. Eginhard nous a conservé le souvenir de l’impression produite sur les Francs parle passage des Alpes : « Je pourrais décrire, dit-il, les difficultés qu’éprouva l’armée à franchir les Alpes, les fatigues que supportèrent les Francs au milieu de ces montagnes inaccessibles, de ces rochers qui s’élèvent vers le ciel, et de ces âpres gorges (chap. 7). » Nous avons cité des vers à'Ogier où ce même passage est peint des mêmes couleurs et presque des mêmes mots :
Il vit le graille e le noif c le gicl
E le çrant roce contremont vers le ciel.
Nous avons montré aussi que la guerre de Lombardie avait été
1 Ann. Egin/t. s. a.; Perti et D. Bouquet, pus s.
* Eginh. Ann. s. a,
8 Eginh. Ann. ». a.
4 Mabiilon, Ann. ordinis S. Benedicti , t. Il, 659, col. I.
1 Fredegarii contin. s. a. 768.
* Voy. ci-dessus, p. 319.