LIVRE III
le sujet de chants dont il reste à peine aujourd’hui quelques traces; il en fut de même de la plupart des événements du règne de Charlemagne qui ne touchaient pas à la grande idée qui domina tout le cycle : la France soutenant la chrétienté, dont elle est le chef, contre les infidèles.
On a déjà remarqué que ces infidèles, quels qu’ils soient, sont indifféremment appelés des noms des divers peuples que Charlemagne combattit, bien que les religions et les races de ces peuples fussent différentes, et que tous sont traités de païens et de Sarrasins. Cette confusion ne devait pas exister dans les poèmes primitifs; on ne peut admettre que le souvenir populaire ait confondu, à l’origine, les Mores d'Espagne, les Saxons et les Slaves. La Chanson de Roland seule, surtout dans la première partie, semble avoir conscience de la différence de ces peuples ; mais elle n’a pas laissé de traces dans les autres poèmes, et c’est une des grandes raisons qui ne permettent pas de regarder comme ancienne la forme sous laquelle ils nous sont parvenus. Les guerres de Saxe, par exemple, ont pris, dans les divers poèmes dont elles sont le sujet absolument le même caractère que les expéditions contre les Sarrasins; et tous les traits particuliers qui auraient dû les en distinguer ont disparu. A peine retrouve-t-on dans la parenté des rois de Saxe avec les souverains français, et les prétentions qu’à cause de cela ils élèvent sur le trône de France (voy. p. 221), un souvenir de l’ancienne communauté de race entre les Germains romanisés et les Germains restés barbares. Les autres grandes guerres de Charlemagne dans le nord et l’ouest de l’Allemagne, contre les Slaves, les Vénèdes, les Avares, sur lesquelles le moine de Saint-Gall a conservé quelques historiettes, sont tout à fait oubliées de la poésie, de celle du moins qui nous est parvenue, car nous avons rapporté ailleurs (p. 294) des allusions qui prouvent qu’elles avaient autrefois été chantées. Les poèmes que nous possédons sont essentiellement postérieurs, sinon aux croisades, au moins au mouvement dont elles sont issues, et ont été renouvelés dans leur esprit ; de là le caractère d’uniformité qui règne dans leur manière de se représenter les infidèles, et la destruction des traits qui les rattachaient à d’autres façons d’envisager les ennemis de Charlemagne. Nous avons déjà appelé l’attention sur ce travail intime de la poésie épique ; il nous suffit d’indiquer ici pourquoi on retrouve si peu de vestiges
VÉMTÉ ET POÉSIE.
dans les poëmes de ce qui a tenu une si large place dans l’histoire réelle du grand empereur.
Les rapports de Charlemagne avec la papauté ont été mieux conservés par la poésie. Plusieurs poëmes, nous l’avons vu, le font marcher au secours des pontifes assiégés ou chassés de Rome ; seulement ils substituent des Sarrasins aux Lombards, comme ennemis du Saint-Siège. Le pape Milon, qui a remplacé Étienne et surtout Léon III dans les chansons do gestes, est représenté dans certains poëmes ( Aspremont ) comme suivant l’empereur dans ses guerres. Dans le Couronnement de Charles, il vient à Aix-la-Chapelle le sacrer empereur en grande pompe , et il y a là une double réminiscence de la venue en France d’Étienne II pour sacrer Pépin , et de la célèbre cérémonie qui eut lieu à Rome le jour de Noël de l’an 800. En Allemagne, où on a gardé le nom de Léon III, on a symbolisé, en le faisant frère de Charlemagne , l’étroite alliance que celui - ci voulait introduire entre l’Église et l’Empire représentés par leurs chefs respectifs.
Les remarquables rapports que Charlemagne entretint avec les deux grandes puissances de l’Orient, l’empire de Constantinople et le khalifat de Bagdad, ont donné lieu dans la poésie à de curieux développements, que nous avons racontés ailleurs (1. II, ch. vui). L’alliance de l’empereur franc avec l’empereur grec s’est tout naturellement transformée en une guerre où le premier avait délivré de ses ennemis le second, qui avait reconnu ce service en lui rendant hommage (voy . p. 340). Quant aux présents qu’IIarounal-Raschid fit à Charles, parmi eux se trouvaient, on le sait, les clefs du saint-sépulcre et, dit-on, môme le terrain où il s’élevait; ce fait, et les fondations pieuses que Charlemagne fit en terre sainte, conduisirent l’imagination populaire à supposer qu’il y avait été lui - même. On ne lui prêtait d’abord qu’un simple pèlerinage, et une tradition isolée représentait seule Haroun comme l’accueillant avec magnificence et faisant amitié avec lui; mais on trouva cela trop simple, et les récits, très-peu anciens d’ailleurs, où on reprit cette idée, firent du voyage une conquête; on regarda même la croisade , puis la conquête de quelque grand royaume d’outre-mer, comme un ingrédient indispensable dans la gloire des paladins, et tous les héros du cycle durent accomplir, dans les continuations de leurs histoires, les exploits les plus