‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 224 sur 246 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

aventureux dans les pays orientaux. Nous avons montré aussi comment l'idée du pèlerinage de Charlemagne avait été exploitée par les intérêts monastiques et introduite dans les ouvrages les plus sérieux par des légendes apocryphes.

L’expédition d’Espagne, en 778, ne tient pas une grande place dans la vie de Charlemagne, bien que le désastre qui la termina ait évidemment été fort grave. Elle devint cependant le centre et le point culminant de tout le cycle, et prit, sous les formes trèsdiverses qu’on lui donna, d’énormes développements. Nous les avons résumés plus haut (1. II, ch. iv , 2). Nous avons fait voir aussi que ces développements étaient purement français, et qu’il fallait renoncer à voir dans les récits espagnols une version populaire, mais opposée à la nôtre, née spontanément de l’impression des mêmes faits (1. I, ch. x).

Les femmes de Charlemagne n’ont laissé dans la poésie aucun souvenir '; celles qui lui sont données par la légende n’ont rien d’historique. Elle a gardé de ses fils au moins un souvenir trèsjuste, c’est que plusieurs moururent avant lui (Charles et Pépin dans l’histoire, Chariot et Lohier dans la poésie), et que leur mort lui causa des regrets d’une extrême vivacité *. Elle a aussi trèsbien saisi la différence qui les sépare de leur père, auprès duquel elle les rabaisse beaucoup; le portrait de Louis, dans le Coronement Loeys, semble être le jugement des contemporains sur Louis le Débonnaire; il est fait pour être moine et non pour être roi (voy. ci-dessus, p. 399).

La cérémonie du couronnement de Louis, dont nous avons donné la description plus haut (p. 352), est parfaitement appuyée sur l’histoire. Ermoldus Nigellus et Thegan d'un côté, Guillaume au court Nez et IJuon de Bordeaux de l’autre , se correspondent d’une manière frappante, comme le montrent les deux passages suivants. Voici comment Ermoldus Nigellus rapporte le discours de l’empereur :

Aurato residens solio sic cœpit ab alto,

Electi circuni qucm résident comités :

1 II faut excepter quelques anecdotes dans le passage d'Eginhard (ch. xvtt), éparses (voy. liv. II, ch. VIII, 2). ce qui n’est peut-être pas tout à fait cer-

1 Même en Usant comme M . Perte tain , on voit qu’il donna beaucoup de ntmu patienter au lieu de mtrou patienter larmes à ses enfants.

VÉRITÉ ET POÉSIE

« Audite, o proccres, nostro nutrimine freti,

Agnita narro quidem veraque, credo, salis.

Dum mihi namque foret ju»enali in corporc virtus,

Viribus atque armis ludere cura fuit...

Jara quoque sanguis hebet, torpcscit dira sencctus,

Florida canities lactea colla premit.

Dextera bellatrix quondam famosa per orbem Sanguine frigente jara tremebunda eadit. . .

Nec vos dcseruit Christus, quin germiue nostro Servarct, Franci, nunc sobolem placitam...

Vos mibi consilium fido de pcctore, Franci,

Dicite : nos prompte moi peragamus idem *. »

Ehton de Bordeaux nous dit de môme :

Li rois apèle ses barons chevaliers :

« Signor, dist Rarles, faites pals, si m’oiés ;

Viex sui et frailes, si ai le poil cangië ;

.LX. ans a que sui fais chevaliers :

Li cors me tramble sous Termine deugié,

Je ne puis mais errer ne cevaucier.

Ains vous requier, par Dieu le droiturier Faites .1. roi, je vous en veul proier.

Qui tiegne France, le pais et le fief *

Baron, dist Karlcs, por Dieu, cui esliriés,

Se vous iaisiés le fil de ma mollier *î

L’historien Thegan ne donne pas cette partie du discours de Charlemagne; mais les sages conseils de l’empereur à son fils, qu’il nous a conservés, se retrouvent presque textuellement dans le Coronement Loeys Cette ressemblance ne provient pas de l’imitation des historiens par les postes; elle montre que dans certaines parties les chansons de gestes, telles que nous les possédons, ont fidèlement conservé la tradition primitive, et que celle-ci était souvent très-voisine de l’histoire. La grande fête où Charlemagne avait couronné son fils avait fait sur les populations une impression dont le souvenir politique nous est parvenu, et Ermoldus Nigellus n’avait pas tort, on le voit, de terminer son récit en s’écriant :

O festiva dies, multos memoranda per annos !

Au milieu des écarts aventureux de la poésie, on est surpris de

• D. Bouquet, Rec., t. VI, p. 25. '.V. 52 et suiv.

* Hiwn de Bordeaux, v. 52 et suiv. 4 Voy. ci-dessus, p. 352.

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