LIVRE III. — VÉRITÉ ET POESIE
retrouver de temps à autre de ces souvenirs précis ; nous en donnerons un autre exemple. La Chanson de Roland dit en pariant de l'enseigne de Charlemagne :
Scint Pitre fut, si aveit num Romaine.
(CCXXH, 3004.)
Et ce trait, qui semble romanesque, est parfaitement exact. Il existe h Home, à Saint-Jean de Latran, une mosaïque exécutée par l’ordre de Léon III, qui représente ce pape et Charlemagne prosternés tous deux devant saint Pierre; le saint remet à l'empereur une bannière, et au-dessous on lit : « Beate Pelre, dona vita Leoni pape; hictoria Carulo régi dona. » Il est remarquable que tous les rajeunissements et les traductions du poème suppriment ou modifient ce vers, dont ils ne comprenaient plus le motif. Ainsi ont disparu sans doute bien d’autres traits antiques, qui n’avaient dans les chansons primitives d’autre raison de figurer que leur authenticité, et qui ont été écartés par les remaniements postérieurs.
La.mort de Charlemagne n’avait rien dans l’histoire qui la caractérisât; nous avons vu que les poèmes ne la racontaient pas (1. Il, ch. xm). Le souvenir de sa sépulture, dont nous avons montré la trace, est encore un de ces rares vestiges d’une tradition plus sévèrement liistorique qui sont restés dans les romans.
En général, on peut dire que l’épopée carolingienne, telle qu’elle est parvenue jusqu’à nous, a laissé tomber en grande partie les faits de l'histoire de son héros. Ils étaient sans doute plus fidèlement retracés dans les premières chansons, à la série desquelles appartient encore essentiellement le Roland et un certain nombre de traits épars dans les plus anciens des autres poèmes. Plus tard, l’idée a dominé les faits; le Charlemagne historique a été de plus en plus abandonné pour un Charlemagne idéal, produit des croyances et des aspirations diverses d’une époque qui le regardait alternativement comme le type de tout ce qu elle rêvait ou le représentant d’un passé qu’elle voulait détruire. Cette seconde manière de l’envisager n’a aucune base dans son histoire réelle ; elle trouve son fondement historique dans les siècles qui suivirent sa mort.