LIVRE PREMIER
La canonisation de Charlemagne était, avons-nous dit, l’œuvre de l'antipape Pascal III; elle n’avait donc aucune valeur. Cependant les historiens ecclésiastiques ne l’attaquent pas, et plusieurs églises l'ont admise, se Tondant sans doute sur l'approbation tacite que lui donnèrent, ainsi qu’Alexandre 111 lui-même, les pontifes régulièrement assis depuis lui sur le siège de saint Pierre Ce n’cst qu’assez récemment que, sans rayer absolument Charlemagne du calendrier, on a du moins supprimé l'office qui se disait èn son honneur, et qui avait été composé en 1165. Boliand, à l'endroit cité plus haut, donne l'oraison qui se récitait le 28 janvier dans plusieurs églises dès 1 166. Cette oraison n'avait rien de remarquable pour notre sujet; il n'en est pas de même des leçons et de l'hymne qui étaient en usage dans plusieurs endroits, notamment à Halbcrstadt en Saxe et à Zurich. Les leçons contenaient eu plusieurs fragments un abrégé de Turpin, pris sans doute dans la Vie rédigée en 1165 par ordre de Frédéric; l’hymne rappelait plusieurs traits fabuleux également empruntés à cet ouvrage ou à ceux que l’auteur avait mis à contribution *.
Le culte de Charlemagne fut d’abord restreint à l’empire germanique; on le comprend quand on songe au rôle de Pascal III auprès de Frédéric I. L'Italie ne l'a jamais admis ‘.L’Espagne semble y être aussi demeurée étrangère; à Girone seulement, ville de Navarre, on chantait en son honneur, jusqu’au concile de Trente, un curieux office. La ville de Girone fut enlevée en 786 par les troupes de Charlemagne à l’émir Mahomet et rendue au christianisme; on s’accorde à croire que la cathédrale fut bâtie sur l'emplacement de la mosquée. Mais la tradition s’empara très-prompte-
' On pense que les protestants n’ont restitutui (FrancC, 1079). Encouragé sans pas manqué de presser les catholiques à doute par cet exemple, Heitlesrprer, dans ce sujet : ou Charlemagne est saint, di- le tome 11 de ses Dissertationes selectæ sont-ils, et alors un antipape a le droit (Zurich, 1675), a publié une dissertation de canoniser ; ou il ne l’est pas, et toutes pour prouver que Charlemagne était les prières qu’on lui adresse sont enta- calviniste ( De Carolo Mngno teste penchées d’idolâtrie. Voy. surtout Walcb, tatvs).
Historia canonisât ionis Cnroli Magni. La 1 M\%ne,OEuvres de Charlemagne, t. Il,
cour de Rome ne s’est jamaL* officielle- p. 1368. A Aix,on célébrait tous les mois ment prononcée. Au reste, les protestants l’office de saint Charlemagne; on y diont aussi leurs légendes théolofriques sur sait sans doute ces leçons et cet hymne; Charlemagne. Nifanius, au dix-septième au moins on peut le conjecturer d’après siècle, essaya de prouver qu’il était lu- un passade cité par Reifiéuberff ( /Vu/, thérien; réfuté parle jésuite Srhaten, il Mousket, t. Il, p. clxvih). lui répliqua dans un livre intitulé : Cara- * Voy. Walcb, Historia canonisât ionis, lus veritatis evanyclicœ eonf essor denuo p. 81.
LES SOURCES
ment de cette guerre, où elle fit naturellement intervenir l’empereur lui-même. Une chronique espagnole fort ancienne en fait déjà un récit tout à fait miraculeux auquel diverses autres annales font allusion ’. Les habitants de Girone en avaient conservé un souvenir très-vif1, et ce fut sur la tradition qui vivait encore parmi eux que furent composées, un peu tard il est vrai, en 1343, les leçons et les antiennes de l’office solennel institué par l’évêque Arnaud de Montrond *. Bien qu’ayant revêtu une forme liturgique, les récits qu’elles contiennent sont donc d'origine populaire,et nous y trouverons de curieuses variantes sur l’expédition de Charlemagne en Espagne. Quand ces singulières prières eurent disparu, l’office persista, et à la fin du dix-septième siècle on prononçait encore tous les ans à Girone, au 28 janvier, le panégyrique du libérateur de la ville *.
En France, nous n'avons pas trouvé trace d’un culte rendu à Charlemagne avant le quinzième siècle. Ce fut Louis XI qui l’introduisit. Robert Gaguin (mort en (SOI) rapporte qu’il employa pour cela un moyen excellent et très-digne de la singulière dévotion de ce roi peu tendre. «Il ordonna de rendre à Charlemagne les honneurs dus aux saints, et il envoya dans les villes des messagers pour indiquer au peuple le jour de la fête, avec peine de mort pour ceux qui refuseraient d'admettre ce nouveau culte*. » Malgré ce procédé commode, les contemporains ne s’y prêtèrent pas très-aisément ; le même Gaguin, dans une lettre particulière ’, laisse voir son peu de penchant pour cette dévotion et émet l’opinion que cette fête ne sera pas longtemps célébrée. Il se trompait toutefois; carie parlement de Paris décida depuis qu’en l’honneur de saint Charlemagne le 28 janvier serait jour férié, et il l’a été en effet jusqu’à la révolution.
L’université de Paris, on le sait, a pour patron saint Charlemagne; ce patronage ne remonte qu’au seizième siècle. L’initiative en fut prise en 1478 par les nonces ou bedeaux ( nuncii quos
1 Chronican Rivipul lente.
5 Cf. Chronicon Moissiacense (Pertz, SS. I, 298), Chronicon Anianense (Pertz, SS. 111,201), les Annales Lobiemes (ib.t l. 1, p. 13) et E Immenses lib p. 12).
* Èjus obsidiouis et sinyulorum eventuum quos tune accidisse aiunt adeo récent est memoria apud Gerundenses ut
loca quoque monstrent ubi castra poxita erant, etc. (de Ma rca, Marca hispanica , col 250).
4 Voy. Marca, /. /.
1 Marca, /. /., col. 251.
• Cité dans Du lioulaj, Hist. de l*Umversilé, 11, p. 34*.
1 Du Boulay, ibid.