‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 27 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

([tii se réunirent pour faire de Charlemagne le centre de la poésie traditionnelle des Français; nous voulons pour le moment nous borner à signaler les monuments les plus précieux de cette poésie dont il est le sujet, à examiner leurs dates respectives et leurs diverses formes, et à en apprécier sommairement la valeur.

La première question qui se présente à nous est celle de l’antériorité qu’il convient d'attribuer, dans les origines de l’épojiée, à la langue d'oïl ou à la langue d’oc, à la France du nord ou à la France du midi. On a répété presque identiquement, pour cette question, la discussion à laquelle avait donné lieu le problème si passionnément agité de la priorité respective des deux langues elles-mêmes. De même que Raynouard voyait dans le provençal, qu’il appelait par excellence roman , la source des langues néolatines et spécialement du français, de même M. Fauriel crut pouvoir attribuer aux chansons de gestes françaises line forme provençale, et ne voulut voir dans les récits en langue d'oïl que des imitations d’originaux en langue d’oc, soustraits à la comparaison par les injures du temps. L hypothèse de Fauriel et celle de Raynouard, soutenues toutes deux avec talent, ont fini par avoir le même sort; elles sont tombées nécessairement devant les faits, devant l'étude désintéressée dos textes et la plus juste appréciation du génie des peuples. La langue et la poésie de la France du nord sont l’œuvre des populations qui l’ont habitée; elle- sont h la fuis l’instrument et l’expression de leur génie, de leurs tendances, de leur idéal; elles ne reconnaissent d’autres sources què les éléments primordiaux qu’elles ont façonnés et marqués de leur empreinte. Personne ne songe plus à discuter cette vérité, qu’on pourrait presque affirmer à priori, si les faits ne la démontraient pas surabondamment.

Toutefois, dans le système de Fauriel comme dans celui de Raynouard, il y avait une part de vrai, et on a trop négligé nu moins ce qu'en contenait le premier. L’évidence des arguments avec lesquels on a établi l'originalité des poèmes français a peutêtre trop discrédité ceux que Fauriel avait employés pour prouver l’existence d’une épopée provençale perdue. La question a été à peu près abandonnée depuis la réfutation de cet ingénieux érudit, et cependant il y a, si nous ne nous trompons, quelque lumière encore à jeter sur ce point. Les faits qui nous ont déterminé à revenir sur ce sujet, et à l'étudier à un point de vue quelque peu

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nouveau , trouveront leur place plus loin; ils nous ont amené à proposer pour le débat dont il s'agit la môme solution que pour la question des langues; il y a eu dans les deux contrées, et simultanément, développement spontané d’une poésie épique nationale; une fois formées, les deux épopées, qui avaient en commun le sujet, les héros et l’inspiration, se sont fait de nombreux emprunts; mais l’épopée du nord, plus riche, plus variée, plus populaire, a eu en outre sur sa rivale le grand avantage de se mieux conserver et de nous léguer des monuments infiniment plus nombreux.

§ 1. — Les Chansons de gestes françaises.

Nous avons déjà fourni les preuves de la persistance des traditions poétiques sur Charlemagne, et de l’existence ininterrompue de chants consacrés à sa gloire depuis le neuvième siècle jusqu’au onzième. Les cantilènes primitives, qui célébraient des faits isolés, ne pouvaient se perpétuer longtemps sous leur première forme; elles devaient ou disparaitre entièrement ou se transformer pour continuer à vivre; il leur fallait se rattacher entre elles par un centre commun, effacer dans une unijé poétique leurs disparates de ton, leurs différences d’inspiration, leur variété chronologique : perdre en un mot leur existence individuelle pour devenir les membres d’un tout organique. Los cantilènes guerrières ont existé chez tous les peuples à l’état barbare ; mais chez la plupart d’entre eux, quand ils se sont élevés à un degré de civilisation supérieur, elles se sont perdues sans rien léguer à l’Age suivant; pour obtenir une épopée, il faut que les premières chansons subissent, au moment précis qui est le seul favorable, la métamorphose que nous venons d’indiquer. En France, les circonstances se prêtèrent à ce changement; les chansons de gestes remplacèrent les cantilènes, et développèrent les germes d’épopée que celles-ci leur apportaient.

L’immense trésor épique de nos ancêtres ne nous est point parvenu dans son entier, et ce qui manque est précisément ce qui nous serait le plus précieux : ce sont les plus anciennes chansons de gestes qui ont disparu; ce fait n’a rien d’ailleurs que de naturel. Nées à une époque où la langue se transformait rapidement, elles vieillirent bien vite, et celles qui n’eurent pas la chance

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