‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 28 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

d'être promptement renouvelées tombèrent rapidement dans l’oubli. L’écriture, art qui semblait près de disparaître, tant étaient rares ceux qui le cultivaient encore, ne descendait pas 4 reproduire les chants vulgaires; le goût du moment sauvait seul, par un rajeunissement à point, d’une perte irréparable les premiers monuments épiques. Ainsi périt tout un cycle primitif : des œuvres qu’il embrassait, les unes furent englouties pour toujours, les autres ne furent conservées que sous une forme remaniée. Un seul monument de cette première période est arrivé jusqu’à nous, dans une forme très-voisine de la plus ancienne, sinon dans celle même où, pour la première fois, les cantilènes éparses se groupèrent dans l’unité d’un poème. Cet unique débris, que n'ont pas fait disparaître, par un bonheur inouï, les rajeunissements postérieurs, c'est la Chanson de Roland.

Nous ne pouvons nous arrêter ici aux nombreuses questions que ce poème soulève : la forme normande qu’il a revêtue dans le manuscrit d’Oxford est-elle le fait de l'auteur ou du copiste? est-ce sous cette forme que Taillefer le chantait à la bataille d’Haslings? dans quel rapport est-il avec les remaniements des douzième et treizième siècles? Nous ne le rechercherons pas; nous nous bornons à constater que c’est le plus aneien poème qui nous soit parvenu, non-seulement pour la forme, mais pour le fond. L’événement qu’il chante, la déroute de Roncevaux, est, dans la vie de Charlemagne, celui qui frappa le plus fortetle plus têt l’imagination populaire; ce fut lui peut-être qui donna à toute la poésie carolingienne son caractère à la fois religieux et national. Les poèmes qui entouraient le Roland, et qui ont disparu en grande partie, peuvent se caractériser d’après lui : ils représentaient Charlemagne comme un auguste vieillard, puissant dans le combat et sage dans le conseil, entouré des douze pairs, parmi lesquels brillent surtout Roland, Olivier et Turpin, assisté du sage conseiller Naime, dirigeant contre les Sarrasin» la guerre chrétienne et française.

Le plus ancien texte de la Chanson de Roland, le seul sur lequel nous établissons notre jugement, ne contient d’allusions qu’à des poèmes de ce genre. Nous rangeons dans une classe à part tous ces poèmes dont l’existence dès le onzième siècle est attestée par le Roland Us se divisent, nous l’avons déjà dit, en

' Peut-être, ce|*ndant, quelques-uns d'entre eux n’existaieut-ils que sous la forme de cantilènes.

LES SOURCES

deux séries, ceux qui ont absolument disparu et ceux qui se sont conservés, mais seulement sous une forme postérieure à celle que connaissait le Roland. Dans les premiers se place d’abord toute une famille de petits poèmes épisodiques sur la guerre d’Espagne ; qu’on le remarque bien en effet, la Chanson de Roland n’est que le fragment d’un cycle considérable; comme l’ Iliade, elle suppose connus un grand nombre de poèmes antérieurs; elle ouvre son récit avec la même brusquerie, sans cette exposition nécessaire aux poèmes isolés pour mettre le lecteur au courant. Aussi contient-elle des allusions à bien des aventures oubliées : telles sont la Prise de Noples, où Roland dépassa les ordres de l’empereur et se rendit coupable d’une inutile cruauté; — la Mort de Basin et Basile, victimes de la trahison de Marsile, auxquels ils avaient été envoyés comme ambassadeurs ; — la Prise de Carcassonne, accomplie, pendant les longueurs d'un siège, par Roland, séparé de l'armée; !a Bataille de Marsime, où Charlemagne tua Malpalin. Tous ces poèmes sont perdus, et nous pouvons à peine retrouver quelques traces de l’un ou de l’autre; les allusions qui les concernent disparaissent le plus souvei t dans les textes rajeunis, ou y sont défigurées par les copistes qui ne les comprenaient plus : c’est que tous ces poèmes avaient été remplacés par d’autres; ces héros, ces expéditions, étaient tombés dans l’oubli; seul, le sublime épisode de Roncevaux avait été assez puissant pour s’imposer au souvenir, et garder même toujours le premier rang parmi les poèmes héroïques. Quelque chose d’analogue s'est passé pour Y Iliade : d un côté, un grand nombre de faits auxquels elle contient des allusions, et qui se trouvaient dans des poèmes plus anciens, ont disparu de la mémoire des admirateurs d'Homère; de l’autre, ses héros et ses récits ont été plus tard embellis, ampliflés, augmentés de commencements, de suites et de raccords inconnus à l’œuvre primitive. Ni Roland ni Achille ne sont invulnérables dans les plus anciens textes qui en parlent; et de même on ne connaît ni la prise de Carcassonne, par Roland, ni la prise de Thébé par Achille, faites toutes deux pendant un siège par eux seuls, et mentionnées l'une dans un discours de Ganelon, l’autre dans un discours d’Andromaque {II. vi, 414).

11 y a une autre catégorie de poèmes, et celle-là plus importante, auxquels Roland fait allusion; cesontceux qui se rapportent à d'autres guerres de Charlemagne, à d’autres expéditions du

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