‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 29 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

grand empereur, et qui nous montrent par conséquent combien était vaste le cycle formé autour de lui dès le onzième siècle. Tels sont : la Conquête de la Lorn/mrdie, — de la Pmiille et de la Calabre,— de i Aquitaine, — delà llu/qarie, — delà Saxe, — de /'Angleterre,— de la Bavière, — de la Flandre ; le Voyage de Constantinople, dont l’empereur se reconnut vassal de Charlemagne, — la Délivrance de la Provence, longtemps occupée par les Sarrasins, et un certain nombre de guerres accomplies en France, sans que nous puissions décider contre quels ennemis. Enfin le poème se termine par l’annonce d'une grande expédition contre les Sarrasins; malheureusement le seul manuscrit qui nous ait conservé ce passage est altéré, et on ne peut restituer à coup sûr les noms qu’il portait.

Les poèmes que ronnait le Roland et qui sont parvenus jusqu'à nous doivent donc être considérés comme les plus anciens; ils forment une première couche, autrefois infiniment riche, à présent réduite à quelques débris. En parlant de l’ancienneté de ces poèmes, nous n'avons en vue que le fond du récit, l'époque où le fait qui en est le sujet a eu pour principaux traits ceux que donne le texte qui nous est connu ; quant à la forme, elle est postérieure dans ceux qui nous sont parvenus à celle du Roland; elle est due, nous l’avons déjà dit, à un remaniement postérieur; mais elle n’en vient pas moins immédiatement après celle du vieux poème d’Oxford. Nous rangeons dans cette classe : l1' Aspremont (conquête de la Fouille); 2° les Enfances Ogier (guerre d’Italie); 3“ Guitalin (guerre de Saxe) ; 4° Balan (guerre d’Italie). Nous y joignons deux poèmes qui ne sont pas, il est vrai, mentionnés dans Roland, mais qui nous semblent avoir absolument le même caractère que ceux-là; nous retrouvons dans tous la même conception de l’empereur, les mômes mœurs et le même style un peu roide mais grandiose ; ces poèmes sont : 8“ Basin ; 6* le Couronnement de bons ‘. Ces six poèmes ne nous sont pas arrivés dans leur état primitif. Aspremont est le seul qui ne soit ni tronqué ni arbitrairement soudé à d’autres ; les Enfances Ogier ont été annexées à un roman dont une partie seulement doit être regardée comme leur continuation ; Guitalin ne s’est pas conservé en français: le poème tout artificiel que Jean Bodel composa à la fin du

* Nous ne nous occupons que des por- cAté des œuvres comme Alitchatu, Corme* où figure Charlemagne, laissant de mvnd, Garin , Alexandre, etc.

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douzième siècle sur Guitalin de Sassoigne Gt oublier les vieux récits, qui ne se retrouvent que dans une traduction islandaise; il en est de même de Basin (ou mieux du Couronnement de Charlemagne ), qui a passé en islandais et en néerlandais sous deux formes assez différentes, dont aucune ne s'est conservée chez nous; Balan a sombré, ne laissant surnager qu'un de ses épisodes, développé avec un succès immense dans le roman bien postérieur de Fierabras; quant au Couronnement de Louis, il n’en reste guère qu’un fragment dans le poëme du même titre qu’on a rattaché au vaste cycle de Guillaume au court Nez.

Immédiatement après ces chansons, nous en placerons quelques autres, qui remontent aussi à une haute antiquité, bien que diverses considérations nous induisent à les croire un peu moins anciennes. Ce sont : 1° Berte, non pas, bien entendu, celle qu’Adenès le Roi rima au treizième siècle, mais celle que connaissaient de nombreux auteurs antérieurs àAdenès; 2° Maine/, histoire de la jeunesse de Charlemagne, perdu aussi sous sa forme primitive, et n’existant plus que dans les imitations étrangères, l'insipide paraphrase de Girard d’Amiens et le détestable français d’un manuscrit de Venise ; 3“ la reine Sibile, perdue en français, existant en français italianisé ou plu tôt en italien francisé, et dans diverses langues étrangères. Ces poèmes ont sur les premiers le désavantage de n'être pas essentiellement liés à Charlemagne, de lui être même sans doute originairement étrangers, et d’avoir été artificiellement ou au moins tardivement rattachés à sa légende.

Enfin, dans une troisième catégorie de cette première époque, nous rangeons les plus anciens des poèmes destinés à raconter les luttes de Charlemagne et de acs vassaux. Ces poèmes ne s’appuient pas sur des cantilènes contemporaines de l’empereur; inspirés par la décadence carolingienne, ils sont d’une formation postérieure à ceux dont Roland est le type, bien que leur forme les mette parfois presque de niveau avec les plus anciens. Tels sont : Ogier de Danemark, Girard de Roussillon, Doon de Nanteuil , Renaud de Montauban, Girard de Vienne, etc.

Deuxième épogue. Les poèmes que nous avons énumérés jusqu’ici reposent tous sur la tradition, plus ou moins ancienne, plus ou moins fidèlement conservée ; mais elle n’était pas inépuisable. Quand le peuple ne leur souilla plus le sujet de leurs vers, quand l’épopée carolingienne, après avoir durant trois siècles poussé

sans relâche de puissants rameaux, eut perdu sa force productive, les trouvères qui voulurent encore faire des chansons de gestes furent obligés ou d’inventer leurs récits ou de refaire ceux qui existaient déjà. La seconde moitié du douzième siècle et tout le treizième sont l'époque de ces travaux. A la première, tendance nous devons des poèmes comme Guidon, Jean de Lanson , tluon de Bordeaux, Gui de Nanteuil , Aye d’Avignon, Gui de Bourgogne, Anseïs de Carthage ; à la seconde, Fierabras, le G uiteclin de Jehan Bodel, \’ Aime ri de Narbonne et le Girart de Viane de Bertrand, les divers poèmes d’Adenès, tous ces rajeunissements en un mot qui débutent régulièrement par des injures à l'adresse dns pauvres jongleurs encore ignorants des nouveaux vers, de la chanson ritnée, de la vraie histoire. Ces poèmes diffèrent beaucoup entre eux suivant le talent de leurs auteurs; tantôt ils ne nous présententque d’insipides lieux communscentfois rebattus dans les anciennes ge;tes et chaque fois affaiblis ou au contraire exagérés; tantôt nous rencontrons d’heureuses idées, des récits intéressants, des vers faciles et un style vraiment remarquable. En somme : continuation, imitation, renouvellement, voilà ce qui caractérise la deuxième époque des chansons de gestes.

Troisième époque. La troisième époque a déjà été désignée sous le nom qui lui convient le mieux ' : c'est l’époque cyclique. Elle a développé et poussé jusqu’à ses dernières limites une tendance qui existait déjà dans la deuxième période et dont le germe se retrouve même dans la première, la tendance à créer des familles ou gestes destinées fatalement pour ainsi dire à remplir telle ou telle mission, les unes ne fournissant que des ennemis des Sarrasins, les autres que des rebelles, les autres que des traîtres. Deux causes principales ont contribué à produire et à augmenter cette tendance : la première se retrouve chez tous les peuples qui ont eu une organisation nobiliaire analogue à la féodalité ; elle se rencontre à un certain degré dans la Grèce épique, où les grandes gestes des Pélopides et des Labdaeides, par exemple, reproduisent à leurs diverses générations quelques traits persistants; mais elle

1 M. d’Héricault, Essai sur l'origine de l'Épopée y p. 35. Il est fâcheux que cet ntivrafre, où se trouvent quelques vues heureuses , soit écrit d’une façon peu scientifique. Nous y regrettons en outre le dédain de l’auteur pour la chronolo-

gie , seul Al qui puisse guider dans de semblables études. Plus elle est délicate A fixer pour nos poèmes, plus il aurait fallu tenir à rassembler et à contrôler les quelques renseignements que l’on peut se procurer.

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avait dans l’épopée hellénique un caractère religieux et fataliste qui est étranger à nos poëmes, où le sang seul est en cause ; l’hérédité des qualités bonnes ou mauvaises est érigée par eux en principe, et ces qualités vont se grossissant de plus en plus, au point de former de chaque famille comme une race particulière : on dirait que nos arrangeurs ont prévu le système de la sélection naturelle et appliqué par avance à leurs héros les théories de M. Darwin. La seconde raison qui contribua à établir la croyance aux gestes, ce fut la division originaire des divers poèmes suivant leur provenance nation Je ou leur époque de formation. On voyait venir du Midi toute une série de chansons racontant les guerres d’un certain nombre de héros contre les Sarrasins maîtres des villes de la Provence 1 ; on réunit assez naturellement ces héros dans une môme famille et on rendit ainsi matériellement sensible la réelle unité qui dominait tous ces récits. D’un autre côté, quand les poëmes français, qui célébraient l’union des Francs sous le grand empereur contre les divers ennemis de la puissance nationale, étaient tous dès longtemps connus et aimés, on vit apparaître successivement un assez grand nombre de récits d’un tout autre, caractère, consacrant la tendance féodale en opposition à la tendance unitaire, chantant les barons rebelles et les exaltant audessus du roi : il était naturel de séparer visiblement deux ordres de traditions aussi distincts par leur caractère que par leur date. Ainsi se formèrent peu à peu les trois grandes gestes qui devinrent les cadres commodes de toutes les compositions épiques : dire au début d’un poëme à quelle geste appartenait le héros, c’était pour ainsi dire indiquer la clef dans laquelle on chantait. Les trois gestes, celles du Roi, celle de Garin de Monglane ou du Midi, celle de Doon de Mayence ou de la féodalité, et principalement de la féodalité orientale, la plus puissante et la mieux développée, embrassaient presque tous les poëmes où Charlemagne, son père ou son fils représentaient la royauté. On pense bien que cette division ne fut pas d’abord universellement reçue; la geste de Garin de Monglane paraît être la plus anciennement admise. Les premiers poëmes français sur Guillaume au court Nez n’en parlent pas encore expressément, mais représentent déjà la délivrance du midi de la France comme l’œuvre de toute une famille de héros.

1 Yoyei le paragraphe suivant, l'Épojiée provençale.

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