I.ES SOURCES
irait intéressant, une beauté d’expression, un récit heureux, on est sûr de le leur voir effacer, et les qualités des vieilles chansons vont se délayant et se noyant dans un fatras de rimes sans raison qui dépassent dans une proportion énorme le nombre de celles quelles prétendent refaire. Iis ne s’en tinrent pas encore là, et firent aux œuvres de leurs devanciers toutes sortes de prologues et de suites dont la critique moderne les a débarrassées fort heureusement pour elles, mais dont elles ont longtemps traîné après elles le fastidieux fardeau. Telle fut la fin de la poésie épique en France. Semblable à ces fleuves qui naissent dans les montagnes, commencent par rouler dans un lit étroit et profond des eaux claires où les roches se mirent, se répandent ensuite dans des plaines moins sévères mais moins grandioses, et finissent par se perdre dans les sables, l’épopée carolingienne, depuis la Chanson de Roland jusqu’aux derniers rajeunissements de Jourdain de Blaye ou de Huon de Bordeaux , a suivi un cours régulier et a pris successivement la marque des générations qu'elle traversait. Elle s’éteignait sans gloire, quand l’imprimerie, en la faisant périr tout à fait sous son ancienne forme, la fit reparaître dans un nouveau moule et la maintint pour longtemps encore dans le souvenir des peuples.
§ II. — L’Épopée provençale.
Dans l'énumération sommaire des chansons de gestes françaises que nous venons de donner, nous n'avons mentionné qu’en passant les poèmes qui appartiennent au grand cycle de Garin de Monglane; c’est qu’ils soulèvent d'importantes questions que nous ne voulions pas aborder encore. Nous les avons déjà indiquées au début de ce chapitre : c’est pour les poèmes do ce cycle qu’on peut avec le plus de raison revendiquer une origine provençale. Avant d'exposer notre opinion à cet égard et les motifs sur lesquels nous l'avons fondée, il importe de faire une distinction sans laquelle on ne peut éviter une confusion fâcheuse.
Le geste de Garin, d'après la généalogie qu’en a dressée Albéric des Trois-Fontaines ', se compose essentiellement de six générations : 1° Garin de Monglane; 2° ses quatre fils, Arnaud de Beau-
1 F» 37, r» B. Sur Albéric, v.iy. plus loin le tableau généalogique dressé d'après § V. Nous donnons à V Appendice , n° II, lui.
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lande, Girard de Vienne, Renier de Gennes et Milon de Rouille;
3° les enfants de ces quatre frères ; 4° les sept fils et les six filles d’Aimeri de Narbonne, le seul de la troisième génération qui ait des enfants ; 5° et 6° les enfants et petits-enfants de ces treize personnages. Le poème à.' Aimeri de Sarbonne reproduit, sauf quelques variantes, la même généalogie Mais la tradition originaire ne connaissait pas ces trois frères d’Arnaud de Beaulande, ni leur père Garin de Monglane ; Arnaud était le plus ancien aïeul qu’elle donnai à la geste : Girard de Vienne, Renier de Gennes, Milon de Pouille et leurs enfants* n’étaient aucunement mentionnés. Les enfants de Garin et la geste d’Arnaud n’étaient pas réunis pour former une seule famille, celle de Monglane *. Cette soudure est tout artificielle, et l’œuvre des arrangeurs de seconde main ; la preuve en est qiie les poèmes où figurent les nombreux descendants d’Arnaud de Beaulande ne nomment jamais ses trois prétendus frères, tandis que ceux-ci et leurs enfants figurent dans des chansons qui ne connaissent pas les premiers. On ne les voit réunis que dans des poèmes postérieurs, et nous croyons que fauteur de Girart de Viane * est celui qui , vers le commencement du treizième siècle, a fondu ces deux gestes en une seule. Nous n’avons à nous occuper ici que de la plus anciennement formée, celle qui comprend Arnaud de Beaulande, Aimeri de Narbonne et ses nombreux enfants.
La scène des poèmes de cette geste est généralement en Provence *; ils racontent la conquête des villes méridionales sur les Sarrasins, les retours agressifs de ceux-ci, les luttes perpétuelles entre Arabes et chrétiens. Tous les héros sont originaires du Midi ; leurs possessions sont en Provence ou en Languedoc * ; presque tous les noms qu’ils portent sont très-fréquents dans les pays de langue d’oc, rares ou inconnus dans ceux de langue
1 Ms. I-a Val. 23, 1*28 c, col. t e*.
suiv. Nous donnons également cette généalogie à Y Appendice.
1 C’est-à-dire Savari et Beuve, Olivier et Aude, Simon de Pouille.
* Les poèmes sur Guillaume au court Ne* ne font aucune mention de ses prétendus oncles Girard de Vienne et autres.
* Bertrand de Bar-sur-Aube, comme il se nomme lui-mème (p 3). Il est sans doute aussi l’auteur à' Aimeri de Sar-
honne; les deux poème# sont évidemment de la même main.
* Nous exceptons quelques poèmes comme le Coronement Loeys, œuvre soudée postérieurement au reste.
* beaulande semble être Nice; au moins les désignations qu’on en donne concordent parfaitement avec cette hy|»otbèse ( voy. surtout Hamon Féraud ), et on montre à Nice la tour de Bel lande, construite, dit-on, par Charlemagne.
LES SOURCES
d’oïl *. Albéric appelle Nemericus le fils d’Arnaud de Bcaulande, et il est impossible de ne pas voir dans ce nom la forme provençale N’ Aimerics ou Nemerics, qui se trouve en effet citée1. M. Fauriel a rassemblé de son côté quelques faits qui, si on les applique uniquement à établir l'origine provençale des poèmes en question, méritent d’étre pris en considération. Telle est par exemple la mention constante d'oliviers devant les palais ou sur les routes, l’ignorance assez grande de la topographie du nord et la connaissance exacte de celle du midi, et bien d'autres circonstances encore. Ces premières observations nous portent déjà à chercher en Provence la patrie de ces poèmes ; mais elles se fortifient considérablement par les remarques suivantes.
D’abord les anciennes chansons françaises, où il est parlé des guerres contre les Sarrasins, ignorent absolument les héros de la geste de Guillaume ; on n’en trouve pas un seul de nommé dans Roland, dans Ogier, dans Aspremont, dans tous les poèmes qui portent le plus évidemment le caractère français. Les récits consacrés aux Narbonnais * contredisent même souvent ces textes; ils ne savent rien des douze pairs, ils font prendre Narbonne après la guerre d'Espagne, tandis que dans Roland on la prenait avant *. Ce sont donc deux cycles indépendants l'un de l’autre, nés dans des provinces différentes et restés longtemps sans contact. Or dans quelle région une épopée consacrée à la délivrance des provinces méridionales pouvait-elle mieux se développer que dans ces provinces mêmes? Accomplie sous Charles Martel, elle put sans doute intéresser les Francs du nord comme un de leurs plus glorieux exploits, mais non pas les enthousiasmer comme une grande œuvre nationale. Dans le midi, au contraire, cet événement avait une immense importance : il était sans contredit le plus frappant dont on eût gardé le souvenir; les lieux mêmes le rappelaient perpétuellement; les Sarrasins avaient laissé en maint endroit des traces de leur passage par des constructions de plus d’un genre. La variété des traditions conservées prouve leur intérêt pour les populations : il n’y a guère de ville dont la prise ne soit racontée de deux ou trois manières différentes. Aujourd'hui encore ces souvenirs vivent dans le pays où ils devaient s’enraci-
1 Arnaud, Bertrand, Foulques, Almeri, • Nous les désignons ainsi A l'exemple
etc. des Italiens (/ Nanvnesi).
■ Fauriel, 111, 45a. * Voy. liv. H, ch. iv, § 2.