LIVRE PREMIER
11er le plus fortement; une foule de légendes locales les ont recueillis à leur façon, et on ne pourrait rapporter tous les lieux auxquels la mémoire populaire a rattaché des récits ou même conservé des noms qui remontent & cette antique source. Rien de pareil dans le nord, où ces légendes sont remplacées par d'autres sur Roland, Ogier ou les Cls d’Aimon. Que d'ailleurs la Provence n’ait pas été étrangère à l’esprit épique, inséparable de certains états de culture, c’est ce qu’indique déjà la nature des choses ; en outre, les allusions qu’on rencontre à chaque instant dans les troubadours ', les témoignages formels de quelques écrivains *, l’existence surtout d’une composition aussi remarquable et aussi originale que celle de Girard de Roussillon, ne permettent pas de douter que les Provençaux n'aient eu une épopée à eux. Or, si on admet ce fait, il paraît difficile de nier que les luttes contre les Sarrasins, et spécialement la délivrance des provinces du midi, conquises par les Arabes, aient été un des principaux sujets de cette épopée.
Quel est maintenant le rapport exact entre les poèmes provençaux perdus et ceux qui célèbrent en français les guerriers libérateurs du midi, c’est ce qu'il est difficile de préciser. Que ces héros populaires aient été rattachés arbitrairement, et sans doute par nos jongleurs, à une môme famille; que ces jongleurs leur aient forgé des parentés fictives et en aient même inventé plus d’un, c’est ce qu’on ne peut contester. Nous sommes persuadé, avec M. Jonckbloet ’, que la liaison de ces poèmes entre eux, la formation du cycle et la création de plusieurs des branches qui le composent, appartiennent exclusivement aux Français ‘. Nous irons même plus loin : nous pensons que la plupart des poèmes français sont originaux, au moins dans leur forme, et que ceux qui ont eu des modèles provençaux ne leur ont guère emprunté que leurs données générales ; mais en même temps nous croyons qu’il a existé sur ce sujet un assez grand nombre de poèmes provençaux qui se sont perdus, el dont il ne reste pas d’imitations en langue d’oïl. Ces poèmes ne nous ont guère laissé que le nom de leurs
1 Voy . Fanricl, Poésie provençale, t. 1 1l , p. 453 et suiv.
1 Voy. Fauriel, t. Il, passim.
* Guillaume <f Orange, t. II, p. 190.
4 M. Dozy (Recherches, II, 370 et suiv.; appendice, p. xcin) a démontré l'origine
normande de quelques branches du cycle ; mais on ne peut 1 admettre pour l'en* semble, ni surtout, comme lui , pour le Coronement Loeys , où respire d'un bout à l’autre la haine des Normands; ils y sont appelés lecheor pauton-er.
LES SOURCES
héros, dont la célébrité devient inexplicable si on n’admet pas qu'ils étaient chantés dans des compositions que nous ne possédons plus. Dans la généalogie donnée par Albéric et Aimeri de Narbonne , nous remarquons bien des noms qui sont ailleurs le sujet d’allusions, et qui ne nous représentent pas grand'chose. Tels sont : Arnaud de Bcaulande, déjà mentionné au onzième siècle par Turpin ; Aimer le Chétif, dont les aventures, fréquemment rappelées, nous sont inconnues; Arnaud de Girone, Guibelin et bien d’autres encore. Un récit très-écourté ', au début des Enfances Vivien, est tout ce qui nous reste des aventures de Garin d’Ansellne l’existence de poèmes sur Bernard de Brebant, l’un des üls d’Aimeri de Narbonne, est positivement attestée ’, et il n’en est rien venu jusqu’à nous. Les poèmes français du cycle de Guillaume au court Nez ne nous ont donc conservé que des fragments de la tradition provençale, et il est probable que cette tradition n’a jamais passé en entier dans le français du nord. Les épisodes qui ont eu cette chance ont nécessairement perdu en partie le sens et le caractère que leur donnait leur cohésion avec l’ensemble.
Nous avons dû renoncer à développer, comme il conviendrait, notre opinion sur ces poèmes; toutes les questions qui s’y rattachent sont tellement complexes, qu’on ne peut les résoudre que par une étude minutieuse qui ne saurait trouver sa place ici. Nous nous contentons de résumer ainsi notre système :
Le cycle de Garin de Monylane se divise en deux parties ; l’une, la geste d'Aimeri de Narbonne, est originairement provençale;
Elle nous est parvenue sous une forme française, et les matériaux empruntés à la Provence ont été trop altérés pour qu’on puisse les discerner avec exactitude;
Mais on peut affirmer que vers le dixième siècle des chansons, sur ce sujet, étaient populaires en Provence, tandis que rien ne nous autorise à croire qu’elles fussent déjà connues au nord de la France \
Cette dernière assertion est d'une grande importance pour
1 Histoire Hit., XXIII, 501. mais clics y sont sans douta asseï alté-
' Ces aventures sont le sujet de la cé- rées. lêbre romance espagnole : 1 Voy Itist. tilt., 1. 1. MO; Roquefort,
Mala la ri WM, Franco", État rtc la pré tic, p. 201.
A ci iia de Rmcctcallo; * La légende de saint Guillaume de
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