‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 35 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

nous aider à éclairer l’intéressant et délicat sujet que nous allons maintenant aborder. I! s'agit du précieux fragment de la Haye, dont nous avons parlé plus haut (ehap. n), et que nous allons étudier de plus près. Il est possible de le rattacher avec certitude à une partie bien déterminée de nos traditions épiques, comme nous allons le faire voir.

11 s'agit, avons-nous dit, d’un siège, et parmi les personnages nommés figurent Arnaud (ErnalJiis ou Ernuldus) ' , Bernard, Bertrand et Guibelin ( Wibelinus). Or tous ces noms se retrouvent d’une manière frappante dans la geste d'Aimeri de Narbonne; Arnaud de Girone, Bernard de Brebanl et Guibelin sont trois de ses fils, Bertrand est le fils de Bernard de Brebant *. Ce sont quatre des membres de cette grande famille qui a pour rèle spécial de combattre les Sarrasins du midi de la France; qui a successivement délivré de leur joug les villes d'Urange, de Nîmes, d’Arles, de Narbonne et bien d'autres, qui a été conquérir même en Espagne Andrenaz et Barbastre; de la famille qui a donné dans Garin d’Aiiseüne le modèle du chrétien prisonnier et inébranlable dans sa foi, dans Guillaume d'Urange le plus terrible adversaire des infidèles; delà fière geste, eu un mot,

K i tant soffri Je painc sor sarrasinc gent \

Il s’agit en effet d’un combat contre les Sarrasins, qui sont clairement désignés (gens offensa supemo Hegi). Le plus fréquent des exploits attribués à ces guerriers, dans les poèmes, est la prise d’une ville occupée par les infidèles; or notre fragment fut évidemment partie d'un récit de ce genre : on racontait un long siège, terminé par la conquête de la ville; le fragment nous représente plus particulièrement l’assaut, et les combats, dans les rues et devant les murs, qui suivent le premier succès des chrétiens. Si l’on pouvait douter de l’identité de nos quatre héros avec ceux des gestes, une circonstance heureusement conservée viendrait lever tous les doutes. Bertrand , fils de Bernard , est toujours qualifié dans les poèmes de palatin du palasin : « Bertrand

Gellone, composée par un moine Je celte 1 Voyez le texte à l’Appendice, abkiye, vers la Un du onzième siècle ’ Voyez les généalogies A l’Appen- (vov. Juin kbloet, Guill. d’Orangt, l. II), dice

parte de chansons sur Guillaume qui ne 1 Hùt. litt., t. XXII, p. 4M; et. ibu!., peuvent être que provençales. p. 418.

LES SOURCES

le Pnlasin » et le fragment dit en parlant de lui : « Dextera namque palvtini nulli hostium parcere suevit. » Cette précieuse coïncidence nous montre non-seulement qu’Ernaud, Bertrand, Bernard et Guil clin sont bien les enfants d’Aimeri, mais que, dès l'époque où a été écrit notre fragment, chacun de ces héros avait son caractère poétique et même son épithète invariable.

Les ennemis aussi avaient déjà leurs noms et leur rôle. Dans Aimeri de Sur bonne , en parlant précisément d’Ernaud de Girone, on rapporte un fuit qui se passa

(luaut asigié l'orent en sa cité Li douze fil Borel lou defaé *.

Or, non-seulement le vieux Borel 'figure dans notre fragment, mais encore nous voyons Guibclin, l’un des frères de cetErnaud, attaquer et mettre à mort un des fils de Borel ( unnm e natif Morel)'. Le doute n’est donc pas possible sur le point en question; le poème latin, dont le manuscrit de la Haye nous a conservé un fragment, était une imitation d’un des poëmes du cycle d'Aimeri de Narbonne.

Le poème original est perdu; mais si, comme nous espérons l’avoir rendu vraisemblable, il était en provençal, il n’a fait que partager le sort de tous les autres. Nous avons aussi montré que bien des poëmes provençaux n’avaient pas été reproduits en français. Nous sommes donc pleinement autorisé à admettre l’existence d’un poème roman, qui a servi de type à l’auteur latin; aux raisons que nous avons données ailleurs pour montrer qu’il avait sous les yeux un original en langue vulgaire, nous sommes maintenant en droit d’ajouter celles qui se tirent du sujet luimême et de sa connexité nécessaire avec les autres branches du grand cycle dont il fait partie.

Essayons d’aller plus loin , et de déterminer plus précisément ce sujet. Une des particularités de notre fragment, c’est que Charlemagne y figure avec les enfants d’Aimeri ; ce trait ne se retrouve que dans le poème d’.tzwieri de Na. bonne, à notre connaissance du moins; mais nous croyons qu’il se rencontrait à

1 Voy. Histoire littéraire, L XXII, page ' Acre senium Borel patris.

468 • Le nom rte Borel donné 4 un chef

1 Vtv La Val. 23, l. col. 2; Histoire sarrasin se retrouve dans le Philomerui, lit/., t. XXII, p. 468. dont nous parlerons tout à l'heure.

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