‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 39 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

De ces deux textes, ce dernier, que nous désignerons par A, e^t évidemment le plus ancien ; le langage en est plus pur, plus régulier et ne présente pas les formes singulières que Fauriel a signalées dans la version B et qui, à notre avis, indiquent un état de la langue sensiblement postérieur. Cette différence n'est pas la seule qui se fasse sentir entre les deux textes; bien qu’ils ->e suivent très-exactement pour les récits, la forme de leurs phrases, les termes même qu’ils emploient sont trop différents pour qu'on puisse les reganler comme deux copies du même original. Si nous rapprochons le manuscrit A de la traduction latine, nous remarquons une coïncidence tellement étroite qu’il est absolument certain que l'un des deux'textes est la traduction de l’autre; or le choix ne saurait être douteux ; d une part, Guillaume le Padouan déclare, au début de son travail qu’il n’est que simple traducteur ( prout mca possHAlitas fuit translata™ ); d’autre part, Fauriel a montré que son latin était évidemment calqué sur du provençal '. Quant au manuscrit B, nous pensons- qu’il contient une version provençale de la traduction latine ; son texte est loin d’être aussi strictement lié au latin que celui de A ; il coupc les phrases, il modiGe les tournures, sans toutefois altérer le sens. La traduction latine, exécutée au treizième siècle, parvint sans doute dans quelque monastère éloigné de la Grasse, où on ne connaissait pas le texte en langue vulgaire, et où on retraduisit la traduction de Guillaume *.

Il est très-difficile de distinguer, dans le Pseudo-Philomena, ce qui est de l'invention de l'auteur et ce qui repose sur des traditions ou des poèmes populaires. Cette dernière partie est à notre avis la moins considérable : elle consiste surtout en quelque- noms propres et en quelques traits épisodiques. Le fond du récit est une de ces misérables supercheries monastiques comme nous en avons déjà rencontré plus d’une. Illustrer le monastère delà Grasse, lui faire reconnaître d’énormes privilèges, authentiquer de fausses

218; il n’est que du quatorzième siècle. C’est M. Paul Meyer qui me fournit ce renseignement.

» Hist. /i/C, l. I.

* Cette explication, que justifieraient aux yeux du lecteur des détails dans lesquels nous ne pouvons entrer, se confirme par l’observation que le provençal

du ms. B a une couleur dialectale trèsprononcée. Ce texte doit être du quatorzième siècle; en clfet, c’est lui seul qui mentionne un évêque de Castres, 75 v"; le ms. A nommait l’évèque de CJumtrn, traduit en latin par episcofnis Cart0sensis , pour Camutensts : le traducteur provençal u’a pas compris.

LES SOURCES

reliques, et par-dessus le marché édifier les fidèles par quelques pieuses anecdotes, tel est le but essentiel de l’auteur de ce triste roman. Il n'a pas eu le même succès que son prédécesseur, l’auteur du faux Turpin; il faut attribuer cette différence à l'intérêt pas trop spécial et surtout à l'insipidité du livre, auprès duquel la chronique attribuée à l'archevêque de Reims est une lecture entraînante.

Avec quelques légendes recueillies dans des chroniques ou dans des ouvrages plus modernes, voilà tout le contingent que la Provence apporte à l’histoire poétique de Charlemagne. C’est peu de chose; mais il faut surtout s’en prendre au temps, qui nous a envié des monuments incomparablement plus nombreux et plus beaux que ceux qui nous restent.

§ III. — Les Romans en prose.

Nous nous arrêterons peu à cette transformation des chansons de gestes, grâce à laquelle elles ont subsisté jusqu’à nos jours. Elle remonte en général au quinzième siècle : la plupartdes romans en prose étaient exécutés quand l’imprimerie vint tout à coup leur donner une vie qui n’était guère en eux-mêmes, et les répandit en grand nombre, non-seulement en France, mais dans toute l’Europe. Des bibliographes spéciales 1 ont embrassé dans leurs listes presque tous ces romans, qui peuvent se diviser en deux classes : ou bien ils ne sont que les anciens poèmes mis en prose, ou bien leurs auteurs ont été inventeurs. Dans ce dernier cas, leurs compositions ne nous offrent pas grand intérêt : ce sont des combinaisons de divers épisodes empruntés aux anciens romans, plus souvent des essais généralement malheureux pour fondre ensemble les livres du cycle de Charlemagne avec ceux de la Table- Ronde, quelquefois enfin des œuvres allégoriques et morales d’où l’élément traditionnel a tout à fait disparu.

Toutes les anciennes gestes carolingiennes ne furent pas, tant s’en faut, dépouillées d<‘ leurs rimes pour prendre le langage du quinzième siècle et faire gémir les presses nouvelles. Le choix des arrangeurs fut naturellement guidé par le goût de leur temps et la

1 Voyez Grasse, Dunlop - Liehrecht, rapportent à Charlemagne, avec la date Schmidt, Brunet, etc. Nous donnons, X de leur première édition, d’après ces au- \’ Appendice, n* 111, la liste de ceui qui so leurs.

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