‹ Histoire poétique de CharlemagneChapitre 42 sur 246 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

raire que dans l’histoire politique. Il fit exécuter par les auteurs qu’il protégeait un grand nombre d'ouvrages dont la plupart sont purement littéraires. La bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, contient un superbe manuscrit, formant deux volumes reliés en trois tomes, et intitulé : « Les Conquestes de Charlemamt ; » on lit au dernier feuillet : « Cy fine le second volume des conquestes du noble empereur Charlemaine, lequel par le comendement et ordonnance de treshault, tresexcellent et trespuissant prince Philippe, par la grâce de Dieu duc de Bourgogne... a esté entrait et concilié en cler français par David Aubert, l’an de grâce mil quatre cent cinquante-huit » Ces expressions indiquent bien un auteur, et non ui> simple copiste, comme le faisait croire YexpUcit d’un manuscrit de Paris que David Aubert déclare simplement avoir grossit Ilesdin ' : il s’agit de Y Histoire des trois fils de Roys, production insipide s'il en fut, mais qui eut autrefois du succès, et qu’il est peut-être permis, grâce au rapprochement des idées et du style, d’attribuer désormais à l’auteur des Conquêtes de Charlemagne.

Nous n’avons eu sous les yeux que les titres des chapitres de David Aubert ’, et, s’il est l’auteur des Trois fils de Rois, il doit gagner à ne pas être plus connu. Ces rubriques suffisent à la rigueur pour apprécier son travail et elles nous épargnent la lecture de la prose habituelle aux auteurs du temps, qui n’est guère moins fatigante que les vers de Girard d’Amiens. Les rubriquenous montrent que David Aubert a essayé de donner à la vie de son héros une unité qu’elle n'avait pas reçue jusque-là dans les récits fabuleux dont il était l'objet, et on doit reconnaître qu'il est infiniment supérieur, sous ce rapport, à Philippe Mousket et à Girard. Sauf les chapitres m-xxi du premier livre, où il est à peu près historique, il s’appuie sur des chansons de gestes, et il a généralement bien choisi ses sources. Il en a même connu qui se sont fermées puur nous : le récit par lequel il prépare la guerre d’Espagne semble particulièrement fondé sur de très-bons originaux. Les Enfances d'Uyier, Aspremont, Girard de Vienne, Renaud de Montaubun, Roncevaux, le Guiteclin de Bodel, tels soni en outre les principaux textes qu'il a suivis; il faut y joindre Tur-

1 Dans ReifTcnberc, Phil. Muusket, 1. 1, 1. 1, p. 106. p. rr.LXY. * Dans Reilïenber?, Philippe Meurtri,

' Voy. P. Paris, Manuscrits françois, I. I, p. 4'i cl «uiv.

LES SOURCES

pin et la légende latine du Voyage à Jérusalem. Malheureusement tout cela était travesti à la mode pseudo-chevaleresque, si l’on peut ainsi dire, du quinzième siècle : après avoir été le libre et puissant ressort de la société féodale, le sentiment chevaleresque, auquel la politique envahissante enlevait chaque jour sa valeur réelle, s’était réfugié dans une sorte de cant de cour, qui n’est pas sans analogie avec cette résurrection inintelligente du moyen âge à laquelle, au commencement de ce siècle, on a dû le genre troubadour. Pour le goût nouveau, les anciens types n’étaient pas assez extraordinaires, ni les anciens récits assez merveilleux ; pour les faire accepter dans les cours brillantes où on prétendait renouveler la Table-Ronde, il fallait les orner et les idéaliser un peu ; c’est ce que fit sans aucun doute David Aubert, à en juger par quelques-unes de ses rubriques1. Un autre défaut de ce temps, c’est de ne savoir pas finir; les écrivains, comme s’ils étaient emportés malgré eux par cette prose oratoire, nouvelle conquête de la littérature, la laissent se développer et s’allonger à l’infini dans des périodes dont ils ne tiennent pas toujours le fil ; à la fois empesés et traînants, ils ne savent même pas compenser leur babil par quelque vivacité. Leurs longueurs sont d'ailleurs le plus souvent déplacées, et il en est plus d’un qui mérite le reproche de Dandin :

il dit fort posément ce dont ou n'a que faire,

Et court le grand galop quand il est à son fait.

« Mais le premier, Monsieur, c’est le beau ! » auraient-ils certainement répondu, et David Aubert tout le premier. Nous ne regrettons donc de n’avoir pas sa prose sous les yeux qu’à cause de quelques détails nouveaux qui se trouvent peut-être dans certains chapitres; encore aurait-il fallu les soumettre à une sévère critique.

4“ La Conques te que fit lerjrandroi Charlcmaiqne es Espaiqnes ne doit pas être confondue avec la compilation de David Aubert. Ce livre est le même que celui qui porte le nom de Fierabras, et nous nous étonnons que MM. Gràsse 1 et Brunet *, qui ont tous deux reconnu des analogies entre ces deux ouvrages, qui ont

1 Voyez les rubriques du Voyage à H- ’ Sagenki-eUe, p. 909. rataient, dans le second volume, et coin- 8 Manuel, t>. Congveste et Fieraparez avec 1a Ulgende latine. hrar.

U VH K PREMIER.

HS

même fait remarquer la presque identité des prologues, n'aieut pas prononcé qu’ils n’en font qu’un, ce qui est incontestable, les éditions ne présentant d’autre différence que le titre et les modifications de langage amenées par le temps. Sous le nom de Fierabras, M. Brunet indique une édition de 1478; sous le titre de la Conquête de C/iarlemaqne il n’en connaît pas avant 1501, mais la Bibliothèque Impériale en possède une de 1486 ’. Au reste l’ouvrage est divisé en trois livres, et la traduction en prose de Fierabras ne forme que le second ; l'ensemble a la prétention d’étre une histoire de Charlemagne. Elle y est même précédée d’un abrégé de l’histoire de France depuis Clovis, grossièrement conforme aux chroniques. Puis vient l’éloge de Charlemagne et un sommaire de son règne; on raconte ensuite le voyage à Jérusalem d’après la légende latine ; tel est le contenu du premier livre. Le troisième comprend le récit de la guerre d’Espagne d’après Turpin. L'auteur nous a donné lui-même des renseignements sur ses sources. Il nous apprend d’abord ’ qu’il a écrit sur la demande de messire Henry Bolomier, chanoine de Lausanne, grand admirateur de Charlemagne. « Selon les matières que j’ay peu amasser, j’ay ordonné cestuy livre; car je n’ay eu intencion de déduyre la matière que je ne aye esté informé par plusieurs livre? et principallement par ung qui est intitulé le Miroiter hystorial, et aussi parles cronicques qui font mention de l’œuvre suyvante. » Il est fort probable que ces cronicques, vaguement désignées, n’ont jamais été consultées par notre auteur, qui trouvait dans le Specithim historiale de Vincent de Beauvais tout ce dont il parle, sauf le Fierabras; aussi dit-il au début du second livre : « Ce que j’ay dessus escript, je l’ay prins en ung moult autentique livre, lequel se nomme le Miroiter hystorial, et aussi es croniques anciennes, et l’av translaté de latin en françoys; et la matière suyvantc que fera le second livre est d’ung romant faict en l’ancienne façon, sans grande ordonnance, dont j’ay esté incité à le réduyre

1 Voici l’explicit : « Cy tlnist Fierabras. Imprimée a Lyon par Pierre de Saincte Lucye diet le Prinre. Lan de grâce MCCCCLXXXVI. Le vu jour de septembre. » Toutefois le titre au moins et les trois feuillets qui suivent cet explicit 6ont postérieurs; ces feuillets contiennent, d’après le titre, «aulcun recueil

faict & l’honneur du treschrestien roy de France Charles VIII*, dernièrement décédé, touchant la journée de Fournoue ; » Charles VIII mourut en 1*98; on rajusta évidemment un litre et une qnene à l’ancienne édition.

* Nous citons d’après l’édition de 1 186, indiquée ci-dessus.

LES SOIREES

en prose par chapitres ordonnez. Et est appellé celluy livre selon aulcuns Fierabras. » On voit que le travail auquel le compilateur s'est livré, « selon la capacité de son petict engin, » n’était pas fort difficile : il a simplement mis en mauvaise prose française le latin de Vincent de Beauvais et les vers de Fierabras. Son ouvrage n’en a pas moins eu dès son apparition un succès immense, qui d’ailleurs n’est pas épuisé ; car on le réimprime encore à Épinal et à Montbéliard, de plus en plus défiguré dans chaque édition successive, et de temps à autre un peu rajeuni. Nous en avons sous le? yeux une édition du temps de la République, à Troyes, chez la citoyenne Garnier. Elle est intitulée : « Conquestes du grand Charlemagne, roi de France, avec les faits héroïques des douze pairs de France, etc. » Sauf les innombrables fautes qui rendent souvent le texte inintelligible, et un certain rajeunissement, trèsmodéré toutefois, du langage, c’est toujours l’ouvrage offert au chanoine de Lausanne. Seulement la division en trois livres a disparu; l’ouvrage comprend soixante-dix-sept chapitres, plus un petit prologue sur l’origine troyenne des Français, détaché du reste on ne sait trop pourquoi. Il n’est plus fait mention de Henri Bolomier; mais on invoque encore l’autorité du Miroir historial; le préambule de Fierabras, que nous avons cité plus haut, est ainsi rapporté : « Pour ce que j’ai dit ci-dessus, je l’ai puisé dans un livre nommé Miroir historial, dans les Chroniques anciennes, et l’ai seulement traduit du latin en françois. La matière suivante est du roman fait de l’ancienne façon, sans grande ordonnance, que. l’on m’a engagé 1 à mettre en prose, par chapitres ordonnés. Ce livre se dit Fierabras, h cause qu’icelui estoit merveilleux. « Mais nous lisons en outre : « C’est pourquoi dans les chapitres suivants je n’entends pas seulement réduire la rime ancienne en prose et diviser la matière, parce qu’il ne me sera pas possible de le faire sans ajouter quelque chose à ce livre, que je trouve pareillement réduit. » Cette phrase peu intelligible doit signifier que l’auteur a fait de son chef des additions au roman de Fierabras ; ces additions paraissent consister essentiellement dans la liste des douze pairs de France qui suit ces paroles, et dans la moralité ridicule du chapitre xvn : « Comme Charles et Roland sont repris par l'auteur. »

’ Conîrc-sens; voyez plus haut.

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