LIVRE PREMIER
plus précieux et le plus ancien des chroniqueurs qui nous ontfourni de semblables renseignements est le moine désigné vulgairement, sous le nom d'Àlbéric des Trois-Fontaines, d’après un monastère cistercien du pays de Liège, mais qui en réalité était augustin au couvent de Neufmoutier près d’Huy, dans la même contrée, et mourut vers 1246'. Albéric n’est qu un compilateur, sauf pour les vingt dernières années de sa chronique, où il raconte les événements contemporains ; il avait fait des extraits de cinquante-six auteurs qu’il rapporte chronologiquement, s’efforçant, à partir du septième siècle, de donner à chaque année son histoire. Ce qui fait aujourd'hui son principal mérite à nos yeux est ce qui l’a discrédité parmi les historiens : il a donné accès aux poi'mes en langue vulgaire dans toute la partie de son histoire où il les rencontrait concurremment avec les chroniques, et les a résumés quelquefois avec assez de détails. On a donné, ailleurs la liste des passages de ce genre qui se trouvent dans l’œuvre du moine de Neufmoutier*; nous y renvoyons nos lecteurs {tour les faits antérieurs ou postérieurs à Charlemagne: ceux qui le concernent po:sonnellement seront indiqués dans notre second livre. Il est assez curieux de voir comment Albéric se comporte avec les chansons de gestes qu'il insère ; parfois il les rapporte sans commentaire, ayant l'air de les croire parfaitement historiques ; c’est ainsi qu’il donne, sans aucune réserve, la généalogie de la maison de Monglane. D’autres fois il soumet le récit épique à une critique assez judicieuse, mais où il s’efforce cependant de n’abandonner ni les chroniques ni la légende. C’est principalement l’histoire d’Amis et Amile qui lui suggère des scrupules; il y a là des noms propres de rois et de papes tout différents de ceux que lui fournissent d'autres sources; pour se tirer d’affaire, il a deux moyens: il suppose ou qu’un personnage avait deux noms, ou que deux personnages ont eu le môme nom. « Il faut essayer, dit-il, de mettre quelque concordance dans l'histoire d'Amis et Amile. ... Le pape qui les baptisa s’appelait Dieudonné, ce qui est inadmissible, nisi papa binominis sit. » Plus loin , retrouvant Ilardrê, personnage déjà mentionné, il dit: « Ou il y a eu deux Hardrés, ou il n’est pas vrai qu’Amilc ait tué Hardré, comme nous l’avons vu plus
' Voy. Porta, Archiv, (. „X , p. 17t et gedichle, p. 157; elle est plu* complète suiv.: Hist. lit!., t. XVIII, p. 276 et suiv. dans l’excellent travail de M. Wilmans
* Dans Wolf, Alfrunzùsische Helden- sur Albéric ( Pertî, .Irc/u'r, X, 239) .
LES SOURCES
haut » Les dates ne le troublent pas moins, et, malgré son dési « d’apporter de la concordance dans tout cela, il est obligé de conclure : « Cette histoire semble donc être apocryphe dans quelques parties. » Le plus souvent il rapporte les récits épiques en prévenant que ce sont des chansons, auxquelles il ne faut pas ajouter une foi absolue. « Ces choses ne se trouvent que dans les chansons (P 30 v* A, sur Aspremont) . . . Comme il est dit dans la chanson (P 39 v° A, sur Basin) ... On chante là-dessus de belles choses, que ce soit fable ou vérité (S° 48 v° U, sur Gui de Bourgogne) ... On raconte de lui des merveilles, historiques ou fabuleuses (P 31 v° B, sur Ilium de Bordeaux). » Le passage le plus curieux est celui qui termine son sommaire de la chanson perdue de La reine Sibile (P 33 v* B) : « Sur la répudiation de cette reine, qu’ils ont appelée Sibile, les chanteurs français ont tissu un fort beau récit . . . Mais toutes ces choses, bien qu’elles charment les auditeurs, et qu’elles les émeuvent soit au rire, soit même aux larmes, s’éloignent trop visiblement de la vérité historique, et ont été inventées par amour du gain.» Ce passage nous montre l’impression produite par les chansons de gestes sur leur public, impression à laquelle peut seule se comparer de nos jours l'émotion théâtrale, qui, dans le drame moderne comme dans l’ancien poème, nous fait rapidement passer du rire aux larmes. Il sert en outre à démontrer que les allusions d'Albéric se rapportent à des poBmes français (a cantoribus gallicis pulcherrima contexta est fabula), et non allemands, comme l’a pensé récemment un très-habile critique , que nous nous étonnons de voir émettre une hypothèse si peu soutenable *.
La portion de la chronique d’Albéric où il a fait des emprunts aux chansons de gestes n'a été publiée que par Leibniz ’ ; outre que son édition est excessivement rare, elle est loin d’être correcte ; aussi avons-nous toujours cité d'après le bon manuscrit qui est à la Bibliothèque Impériale*.
Albéric est à peu près le seul auteur latin qui ait fait aux chansons de gestes l’honneur de les analyser, et il parait que
1 Cf. aussi cc qu’il dit de Constantin.
* Bar tse h, Ueber Karl Meinet, page 4. M. Bartsch se fonde uniquement sur ce qu’Albéric connaît le poeme de Charles et Elegast , poeme qui, suivant lui, est originairement et incontestablement ger-
manique. Nous démontrerons, dans noire second livre, que ce poème est une chanson de gestes française.
J Hanovre, 1698, in-4*, et dans les Acressiones histoncæ (Leipzig, 1698).
4 Ms. 4896 A (quatorzième siècle).